Dominique Meeùs
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Quelques considérations sur le marxisme et le matérialisme historique

Dans l’expression matérialisme historique, il y a d’abord matérialisme. Les idées ne tombent pas du ciel mais sont avant tout les représentations qu’on se fait de ces réalités matérielles que sont les différentes pratiques, en particulier de production, et les rapports sociaux. « Ce n’est pas la conscience… », écrit Marx en 1845 ou 1846 dans l’Idéologie allemande (et il le reprend en 1859), mais ce sont les conditions matérielles de l’existence (en premier lieu les rapports sociaux)… Dans le même chapitre Feurerbach de l’Idéologie allemande, Marx et Engels opposent base à superstructure. On retrouve la primauté des rapports sociaux sur la représentation qu’on s’en fait dans une discussion de la transition de la féodalité au capitalisme dans « Die moralisierende Kritik… » (1847). Cela se fait jour déjà dans La Sainte Famille (1845, écrite en 1844) où Marx utilise le terme base, chapitre VI, 3, b) La question juive no 3 : « the secular, real basis of that religious essence » (MECW 4:109).

Animalité

Nous sommes des animaux et la première réalité matérielle, c’est notre propre animalité, dans notre environnement. Notre bagage génétique nous détermine individuellement et comme espèce.

Les animaux doivent manger et ils savent comment on fait. Je trouve de Marx dans l’Idéologie allemande un passage et plus loin une note qui semblent dire cela pour les humains : la production, c’est dans « leur organisation physique ». Dans les espèces sexuées, il n’y a pas seulement des femelles et des mâles avec des organes appropriés, mais aussi, génétiquement, des règles sociales : qui a une relation sexuelle avec qui, quand, selon quels rites1. Les divers Homo ne peuvent pas ne pas avoir eu, pour ces règles sociales sexuelles aussi, au départ, quelque chose de « leur organisation physique », comme dit Marx.

Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l’histoire, c’est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais, à son tour, cette production a une double nature. D’une part, la production de moyens d’existence, d’objets servant à la nourriture, à l’habillement, au logement, et des outils qu’ils nécessitent ; d’autre part, la production des hommes mêmes, la propagation de l’espèce. Les institutions sociales sous lesquelles vivent les hommes d’une certaine époque historique et d’un certain pays sont déterminées par ces deux sortes de production : par le stade de développement où se trouvent d’une part le travail, et d’autre part la famille.

Engels, préface de la première édition (1884) de l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État.

On voir là se dessiner l'idée d'un matérialisme historique en deux grands volets : les relations sociales en relation avec le sexe et les relations sociales dans la production. L'être humain est un animal qui produit ses moyens d'existence et le fait collectivement. On a donc développé le matérialisme historique des rapports sociaux dans la production. La discrète suggestion d'Engels dans cette préface d'un autre matérialisme historique reste un programme de recherche qu'il a entamé dans son livre, dans les limites de l'époque, et qui reste à faire.

Certaines espèces ont en outre phylogénétiquement, à divers degrés, la capacité d’adopter des conduites nouvelles, selon l’environnement et les aléas de l’existence, de les inscrire dans leur mémoire, de les enseigner à leurs enfants, bref de développer une culture. C’est de plus en plus le cas dans le genre Homo. Là, de plus en plus, la culture l'emporte sur le bagage génétique dans l'évolution des relations sociales.

Ainsi nous descendons d’un ancêtre commun aux quelques espèces survivantes de grands singes (nous ne descendons pas du singe), dans une évolution génétique et, de plus en plus, culturelle à la fois, d’espèces qui divergent et parfois se recroisent. S’agissant de nombreuses sociétés différentes d’espèces différentes sur plusieurs millions d’années, aucune affirmation n’a donc de sens si elle veut porter en général sur un état « originel », « primitif » de l'humanité, sur « la société préhistorique » au singulier. Nous savons mieux que du temps de Marx et d’Engels la complexité préhistorique2. On ne peut que spéculer, par exemple en nous comparant aux quelques autres espèces de grands singes qui restent. Il est donc légitime de penser que nous étions organisés en groupes patrilocaux exogames, qui échangeaient (de gré ou de force) des femmes. La question se pose alors de savoir dans quels mesure ces mâles étaient dominants, comme chez les chimpanzés, ou si les femmes, bien qu’étrangères au groupe et l’une à l’autre, étaient assez solidaires pour s’imposer, comme chez les bonobos. Avec notre grande diversité, nous avons dû présenter plusieurs types de société dans cet éventail. On a observé des sociétés humaines matrilocales et certaines où les femmes avaient une meilleure position, mais cela semble rester des exceptions. Vu la particulière violence qu’on observe chez les Homo sapiens mâles, il faut supposer que, dans cet éventail, les Homo se sont trouvés plus souvent dans le genre chimpanzés (et en pire). Mais il y a longtemps que dans les évolutions de l’organisation sociale, la culture prédomine sur l’héritage génétique. Ce n’est pas un lointain passé qui détermine notre avenir. – On verra plus loin que le capitalisme cassant tout sur son passage, il casse aussi, en principe (même si ce n’est pas évident), la domination masculine.

Matérialisme historique réductionniste, simpliste

Les textes importants de Marx des années quarante de son siècle, que j’ai mentionnés en commençant, ne sont pas les plus lus ; dans l’Idéologie allemande, il faut extraire les considérations sur le matérialisme historique d’une critique de l’ensemble de la philosophie de Hegel et des nouveaux hégéliens3. Alors d’autres ont systématisé le matérialisme historique et la plupart des nouveaux venus au marxisme commencent par ces sources secondaires4 ; certains liront tout au plus le passage mille fois cité de la préface à la Contribution.

Il en résulte souvent un réductionnisme à plusieurs niveaux.

Il y a d’abord la réduction de l’histoire au seul capitalisme. On sait bien sûr qu’il y a une histoire, mais l’histoire est conçue comme une suite de boîtes étanches. On admet qu’il y a un passage de l’une à l’autre. Le capitalisme, en particulier, est issu de l’Ancien Régime, de l’époque féodale. Mais ce qui est fait est fait. On a quitté la boîte féodalité ; on est maintenant dans la boîte capitalisme. Puisqu’on en est au capitalisme, il faut que tout s’explique à l’intérieur de cette boîte que nous habitons (et pas une autre5), donc par le capitalisme.

À cela s’ajoute une conception schématique du monde de production comme base et superstructure, avec détermination par la base, un réductionnisme selon lequel tout devrait être en fin de compte économique. Ensuite, puisque la superstructure est déterminée par la base, il faut que tout s’explique en termes de valeur, de plus-value, etc. On pourrait dire que c’est en fait deux fois le même réductionnisme. Il est juste de chercher à lier la superstructure aux conditions matérielles. Le second réductionnisme, la réduction à l’économie capitaliste, vient en grande partie du premier, la négligence de la dimension historique, de ce qu’on n’envisage pas la possibilité que certains éléments de la superstructure soient liés à des conditions matérielles passées. Je reviens sur ce réductionnisme à propos du féminisme.

Je me suis rappelé que dans les années 60 et 706, beaucoup de jeunes devenaient rapidement marxistes, et parfois communistes, avec une formation des plus rudimentaires7. Je pense que beaucoup de jeunes de l’époque ne connaissaient Marx, sans l’avoir lu, qu’à travers des formations élémentaires et des textes de vulgarisation, en particulier sur les concepts de base du Livre I du Capital (valeur, plus-value). Il en résulte que beaucoup d’écrits théoriques écrits par des jeunes à cette époque souffrent de cette limitation, en particulier tout le mouvement du salaire au travail ménager (Mariarosa Della Costa, Sylvia Federici et encore aujourd’hui la plus grande partie de la social reproduction theory).

Production sociale

Des grands singes s’aident parfois d’un objet trouvé, comme un bout de bois. Certains même fabriquent, peut-on dire, des outils : choisir dans un but précis une branche bien droite et l’effeuiller, en arracher des branchettes pour en faire une perche. Les Homo sapiens font des choses beaucoup plus ambitieuses, qui souvent dépassent ce qu’on peut faire seul. Ils le font à plusieurs, collectivement, et établissent entre eux des rapports sociaux pour le faire et pour en affecter le produit. On continue à faire des choses tout seul, mais se dégage à côté de cela bien plus une production sociale, une œuvre collective d’un groupe humain plus ou moins étendu. (Aujourd’hui que le monde est un village, beaucoup de choses sont pratiquement l’œuvre collective de l’humanité dans son ensemble.)

La distinction entre activités privées, individuelles ou d’un cercle réduit, familial ou amical, et la production sociale est différente à différentes époques de l’histoire et pas toujours nette. Elle devient très nette sous le capitalisme ou c’est le marché qui socialise : ou bien des gens travaillent directement ensemble comme travailleurs d’une même entreprise, ou bien leurs travaux sont mis en rapport, se combinent, par des échanges sur le marché.

La production sociale, cette œuvre collective, avec les rapports sociaux dans lesquels elle se fait, est la base d’un mode de production. Les gens s’en font diverses représentations, règlent ces rapports dans des institutions… c’est la superstructure qui s’édifie sur cette base.

Autonomie relative de la superstructure

La superstructure est déterminée en dernière instance par la base matérielle, économique, des modes de production. Elle a une certaine pesanteur, une certaine résistance au changement, une certaine persistance. (Penser à la persistance rétinienne en cinéma, télévision ou autres images animées, mais ici c’est beaucoup plus long.) Des éléments de superstructure peuvent survivre longtemps après qu’ait disparu la base qui les a déterminés. Ce n’est pas que les idées tombent du ciel. Ces éléments de superstructure sont bien déterminés par une base, mais pas nécessairement par la base hic et nunc. Ce peut être par une base antérieure, passée.

C’est ma thèse en ce qui concerne le patriarcat, qu’il faudrait bien sûr définir8. Ce n’est pas seulement une attitude des hommes vis-à-vis des femmes ; c’est aussi un ensemble de pratiques sociales, comme le fait que, dans toutes les civilisations connues, non seulement la femme met au monde des enfants, mais c’est elle qui les élève et c’est elle qui fait la cuisine, pour les enfants et pour les adultes aussi. Il en est qui font du patriarcat un mode de production à part. (Il n’y en a pas si peu, ce n’est pas seulement Christine Delphy. Sylvia Walby fait cela dans Walby 1986, mais ne le maintient pas dans Walby 1990.) Mode de production est peut-être trop dire, mais, avec cette constante division du travail, elles et ils touchent du doigt une réalité matérielle dont il faut tenir compte, qu’il faut encore situer théoriquement.

Le patriarcat est né, d’une manière qui reste à élucider, de l’animalité et des conditions matérielles de l’humanité primitive9. Engels a le mérite de tenter quelque chose là-dessus (voir dans la préface (1884) de la première édition de l’Origine… à propos de « propagation de l’espèce »), mais cela reste assez flou. On cite ce passage, qui a l’avantage d’avoir été publié ; cependant, on ignore généralement l’Idéologie allemande, antérieure de près d’une quarantaine d’années, mais publiée seulement près d’un siècle après avoir été écrite.

Mais il y a aussi le dimorphisme sexuel et, chez les grands singes, le plus souvent des mâles dominants. (Les femelles bonobos déjouent par des alliances entre elles cette prépondérance des mâles.) Le féminisme fuit comme la peste les explications biologiques, non sans raison : c’est le risque d’enfermer les femmes dans des cases essentialistes. Mais nous sommes des animaux et il n’est pas interdit de penser que des comportements et, de là, des représentations, aient une origine biologique. (Picq 2020.) Ce n’est pas un enfermement ; l’Homo sapiens est un animal qui a montré à suffisance qu’il dépasse sa biologie par la culture.

Il a traversé toutes les époques historiques, prenant à chaque époque des traits particuliers, liés à la base de l’époque. Sous le capitalisme, il n’y a plus de lien de détermination sérieux entre le patriarcat et la base économique. Il n’y a que des liens accidentels, superficiels, opportunistes. Le patriarcat est un héritage de tout le passé de l’humanité, étranger au capitalisme dans son principe. Dans le passé, on pouvait dire que tout homme était supérieur à toute femme parce que Dieu en avait décidé ainsi, ou bien parce que c’était inscrit dans les astres, ou quelque chose de ce genre. Le capitalisme ne respecte rien de ce que Dieu aurait bien pu décider ou de ce qui serait écrit dans les cieux. Le capitalisme « détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques » (Manifeste). Le capitalisme casse tout, il casse le patriarcat aussi, n’était la persistance de la superstructure : le patriarcat a la vie dure, il ne s’oublie pas facilement et ça ne dérange pas les capitalistes d’en profiter en attendant. Cependant, Marx dit qu’il casse tout, ce n’est pas seulement en principe, c’est aussi très concret, comme en ce qui concerne la famille traditionnelle dans le Capital-Ichap13para9.

Autonomie relative des partis de l’État bourgeois

Le Manifeste de Marx et Engels dit : « Le pouvoir étatique moderne n’est qu’un comité chargé de gérer les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière. » (Manifeste.) C’est « la dictature de la bourgeoisie ». (Les luttes de classes en France 1848-1950.)

Cette dictature de la bourgeoisie ne s’exerce pas directement, mais par délégation à un appareil politique. Dans les bons cas, cette délégation se fait par la démocratie bourgeoise. Mais même en cas de crise de la démocratie, la dictature continue à fonctionner par délégation. Lorsque les chambres de commerce en Allemagne ont considéré que le fonctionnement normal de la démocratie ne suffisait plus, que la sociale-démocratie risquait de ne plus pouvoir contrôler des tendances révolutionnaires chez les travailleurs, elles n’ont pas pris le pouvoir directement, elles ont parié sur un nouveau cheval : Hitler et son national-socialisme. Hitler a alors mis fin à la démocratie, selon le vœu des chambres de commerce, mais c’était encore par délégation.

Non seulement, il y a délégation, mais il y a délégation à des groupes différents, soit se succédant, soit ensemble (dans un gouvernement de coalition). Ce serait donc une erreur de considérer que tout le détail de la politique est indispensable au fonctionnement du capitalisme. Les lois pour ou contre le mariage de gens de même sexe, par exemple, ne sont pas une mesure essentielle, intrinsèque au capitalisme, indispensable à la reproduction de la force de travail ; elles ne sont en rien dictées par les capitalistes, mais elles sont seulement l’expression des préjugés patriarcaux de certains partis politiques.

Notes
1.
Si chez les abeilles une seule femelle est reine et les autres ouvrières, c’est que l’espèce des abeilles est phylogénétiquement ainsi et pas autrement. Evelyn Reed commence son livre (Reed 1974) en supposant que, contrairement aux hommes qui, eux, sont cultivés, les animaux ont une sexualité désordonnée. C'est le contraire. Chez les animaux, la sexualité obéit à des règles, tandis que chez les hommes, cultivés, certains s'autorisent d'une culture machiste pour se conduire n'importe comment.
2.
Du temps de Marx et d’Engels, et pour moi encore à l’école au milieu du 20e siècle, la préhistoire, ça voulait dire la civilisation d’êtres humains taillant des silex comme outils. On les appelait hommes des cavernes en raison de leur habitat sous nos latitudes, bien qu’on mentionnait aussi des cités lacustres (sans doute sous des cieux plus cléments). On en connaît aujourd’hui, malgré les difficultés, beaucoup plus qu’au 19e siècle. Ardipithecus ramidus, Wikipedia Ardipithecus ramidus (Données de https://en.wikipedia.org/wiki/Template:African_hominin_timeline comme le 23-7-2021 21:30 et de https://en.wikipedia.org/wiki/Homo, surtout pour Homo.) Australopithecus anamensis, Wikipedia Australopithecus anamensis Australopithecus afarensis, Wikipedia Australopithecus afarensis Australopithecus africanus, Wikipedia Australopithecus africanus Australopithecus deyiremeda, Wikipedia Australopithecus deyiremeda Kenyanthropus platyops, Wikipedia Kenyanthropus platyops Australopithecus bahrelghazali, Wikipedia Australopithecus bahrelghazali LD 350-1, Wikipedia LD 350-1 Paranthropus aethiopicus, Wikipedia Paranthropus aethiopicus Australopithecus garhi, Wikipedia Australopithecus garhi Paranthropus boisei, Wikipedia Paranthropus boisei Homo rudolfensis, Wikipedia Homo rudolfensis Homo habilis, Wikipedia Homo habilis Australopithecus sediba, Wikipedia Australopithecus sediba Paranthropus robustus, Wikipedia Paranthropus robustus Homo gautengensis, Wikipedia Homo gautengensis Homo erectus, Wikipedia Homo erectus Homo ergaster, Wikipedia Homo ergaster Homo antecessor, Wikipedia Homo antecessor Homo rhodesiensis, Wikipedia Homo rhodesiensis Homo heidelbergensis, Wikipedia Homo heidelbergensis Homo cepranensis, Wikipedia Homo cepranensis Homo longi, Wikipedia Homo longi Homo naledi, Wikipedia Homo naledi Denisovan, Wikipedia Denisovan Homo neanderthalensis, Wikipedia Homo neanderthalensis Homo floresiensis, Wikipedia Homo floresiensis Homo sapiens, Wikipedia Homo sapiens Paléolithique Néol … Pliocène Pléistocène Hol -4500 -4000 -3500 -3000 -2500 -2000 -1500 -1000 -500 0 (En ouvrant directement lignage.svg dans un navigateur web, le tableau s’adapte à la largeur de la fenêtre. Si on veut remonter plus loin, il y a aussi Homolineage.html.) Il se peut que les Kenyanthropus soient les premiers fabricants d’outils de pierre taillée, il y a 3,4 millions d’années. Les Homo ont certainement taillé des silex très tôt, et contrôlé aussi le feu, bien avant l’apparition, il y a 200 ou 300 000 ans, des Homo sapiens. Engels insiste sur l’importance de la main dans l’évolution qui conduit jusqu’à nous. Si on considère comme typique de la main humaine la taille d’outils en pierre, ça fait quand même plus de trois millions d’années et pas mal d’espèces animales différentes, chacune avec son bagage phylogénétique, à quoi il faut ajouter une grande variété de cultures. Les affirmations générales sur le mode vie de « l’humanité primitive » (sur la sauvagerie au sens de Morgan) sont forcément abusives.
3.
Une féministe en tout cas qui a lu ça attentivement, c’est Saliha Boussedra pour sa thèse (Boussedra 2018).
4.
Dans mon cas, c’était Los conceptos elementales del materialismo histórico de Marta Harnecker. À Louvain vers la fin des années soixante, un étudiant latino-américain en avait passé à notre groupe une copie ronéotée (sans nom d’auteur), que nous avons immédiatement traduite, collectivement, en français. C’est des dizaines d’années plus tard, en lisant le livre dans la traduction de 1974 par Jaques Gouverneur et Solange Delaunois que je me suis dit : « J’ai déjà lu ça quelque part » et, bingo, j’ai retrouvé dans le fond d’une armoire notre traduction sauvage de cet ouvrage jusqu’alors pour nous anonyme.
5.
On pourrait aussi rapprocher ça d’une certaine conception de la dialectique qui veut que tout ait pour moteur la contradiction, donc un moteur interne. Dans cette conception, toute considération de cause externe est suspecte. En particulier, tout ce qui se passe sous le capitalisme ne peut s’expliquer que par les contradictions internes au capitalisme.
6.
Je vois que je suis né le même jour que Mariarosa Dalla Costa.
7.
Moi-même, je suis devenu communiste l’été 1967, avec quelques idées du rôle des classes dans l’histoire et de la supériorité du socialisme. J’ai bien compris le mécanisme de l’exploitation capitaliste (valeur de la force de travail, plus-value) en étudiant Salaire, prix et profit. J’ai acheté à Paris le samedi 7 juin 1969 les trois livres du Capital en huit volumes aux Éditions sociales, mais je n’ai vraiment ouvert le Capital que longtemps après. J’ai dû apprendre les mots base et superstructure à la fin des années 60 en traduisant Marta Harnecker pour l’étudier (comme il est dit dans une note ci-dessus).
8.
Le premier sens du terme patriarcat, c’est l’autorité d’un patriarche dans certaines civilisations anciennes ou, plus généralement, c’est qu’une position particulière donne à certains hommes d’un certain âge autorité sur d’autres hommes et sur les femmes. Le deuxième sens, moderne, c’est le fait que tous les hommes, « de naissance » (sans aucune position particulière), auraient un statut supérieur à celui de toutes les femmes et, intégrant ce statut, se comportent comme tels vis-à-vis des femmes. Kate Millett, tout en parlant aussi de patriarcat dans le sens ancien, parle bien de patriarcat dans le deuxième sens. On considère que c’est elle qui a introduit ce deuxième sens (qui est maintenant pour tout le monde le sens principal), ou du moins que c’est son livre de 1970 qui l’a popularisé et imposé.
9.
Je me retiens de dire que le patriarcat existerait depuis toujours. Il y a différents patriarcats, certains très ouverts aux femmes, d’autres franchement cruels. Il y a eu parfois confusion entre matriarcat et matrilinéarité. Faute de trouver aucune trace de matriarcat, on est revenu sur ce qu’Engels écrivait dans l’Origine de la famille. (Sylvia Walby 1990:71, Darmangeat 2012:65.) Mais on ne peut exclure de nouvelles découvertes ou de nouvelles interprétations de cultures connues. (Picq 2020.)