Dominique Meeùs
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Quelques considérations sur le marxisme et le matérialisme historique

Dans l’expression matérialisme historique, il y a d’abord l’histoire, le changement. Marx critique l’illusion que seraient éternelles des réalités matérielles et des conceptions propres au temps du capitalisme. Les pratiques des gens, leurs rapports sociaux et les représentations qu’ils s’en font ont évolué dans l’histoire.

D’autre part, il y a matérialisme. Les idées ne tombent pas du ciel mais sont avant tout les représentations qu’on se fait de ces réalités matérielles que sont les différentes pratiques, en particulier de production, et les rapports sociaux. « Ce n’est pas la conscience… », écrit Marx en 1859, mais ce sont les conditions matérielles de l’existence (en ce compris les rapports sociaux)… Cela remonte en fait au moins à 1846 dans l’Idéologie allemande où il oppose base à superstructure (MECW 5:89). On retrouve la primauté des rapports sociaux sur la représentation qu’on s’en fait dans une discussion de la transition de la féodalité au capitalisme dans « Die moralisierende Kritik… » (1847). Cela se fait jour déjà dans La Sainte Famille (1845, écrite en 1844) où il utilise le mot de base, chapitre VI, 3, b) La question juive no 3, the secular, real basis of that religious essence (MECW 4:109). Il développe cette idée dans ces textes et ailleurs.

Marx n’a jamais donné un exposé systématique du matérialisme historique ; alors d’autres l’ont fait pour lui et la plupart des nouveaux venus au marxisme commencent par ces sources secondaires1 ; certains liront tout au plus le passage mille fois cité de la préface à la Contribution. Il en résulte souvent un réductionnisme à plusieurs niveaux.

Il y a d’abord la réduction de l’histoire au seul capitalisme. On sait bien sûr qu’il y a une histoire, mais l’histoire est conçue comme une suite de boîtes étanches. On admet qu’il y a un passage de l’une à l’autre. Le capitalisme, en particulier, est issu de l’Ancien Régime, de l’époque féodale. Mais ce qui est fait est fait. On a quitté la boîte féodalité ; on est maintenant dans la boîte capitalisme. Puisqu’on en est au capitalisme, il faut que tout s’explique à l’intérieur de cette boîte que nous habitons (et pas une autre), donc par le capitalisme.

À cela s’ajoute une conception schématique du monde de production comme base et superstructure, avec une détermination par la base, un réductionnisme selon lequel tout devrait être en fin de compte économique. Ensuite, puisque la superstructure est déterminée par la base, il faut que tout s’explique en termes de valeur, de plus-value, etc.

Je me suis rappelé que dans les années 60 et 702, beaucoup de jeunes devenaient rapidement marxistes, et parfois communistes, avec une formation des plus rudimentaires3. Je pense que beaucoup de jeunes de l’époque ne connaissaient Marx, sans l’avoir lu, qu’à travers des formations élémentaires et des textes de vulgarisation, en particulier sur les concepts de base du Livre I du Capital (valeur, plus-value). Il en résulte que beaucoup d’écrits théoriques écrits par des jeunes à cette époque souffrent de cette limitation, en particulier tout le mouvement du salaire au travail ménager (Mariarosa Della Costa, Sylvia Federici et encore aujourd’hui la plus grande partie de la social reproduction theory).

Notes
1.
Dans mon cas, c’était Los conceptos elementales del materialismo histórico de Marta Harnecker. À Louvain vers la fin des années soixante, un étudiant latino-américain en avait passé à notre groupe une copie ronéotée (sans nom d’auteur), que nous avons immédiatement traduite, collectivement, en français. C’est des dizaines d’années plus tard, en lisant le livre dans la traduction de 1974 par Jaques Gouverneur et Solange Delaunois que je me suis dit : « J’ai déjà lu ça quelque part » et, bingo, j’ai retrouvé dans le fond d’une armoire notre traduction sauvage de cet ouvrage jusqu’alors pour nous anonyme.
2.
Je vois que je suis né le même jour que Mariarosa Dalla Costa.
3.
Moi-même, je suis devenu communiste l’été 1967, avec quelques idées du rôle des classes dans l’histoire et de la supériorité du socialisme. J’ai bien compris le mécanisme de l’exploitation capitaliste (valeur de la force de travail, plus-value) en étudiant Salaire, prix et profit. J’ai acheté à Paris le samedi 7 juin 1969 les trois livres du Capital en huit volumes aux Éditions sociales, mais je n’ai vraiment ouvert le Capital que longtemps après. J’ai dû apprendre les mots base et superstructure à la fin des années 60 en traduisant Marta Harnecker pour l’étudier (comme il est dit dans une note ci-dessus).
1.
Le premier sens du terme patriarcat, c’est l’autorité d’un patriarche dans certaines civilisations anciennes. Le deuxième sens, c’est qu’une position particulière donne à certains hommes d’un certain âge autorité sur d’autres hommes et sur les femmes. Le troisième sens, moderne, c’est le fait que tous les hommes, « de naissance » (sans aucune position particulière), ont un statut supérieur à celui de toutes les femmes, les dominent. Kate Millett, tout en parlant aussi de patriarcat dans le deuxième sens, parle bien de patriarcat dans le troisième sens. On considère que c’est elle qui a introduit ce troisième sens (qui est maintenant pour tout le monde le sens principal), ou du moins que c’est son livre de 1970 qui l’a popularisé et imposé.