Dominique Meeùs
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Essai de féminisme marxiste

Le capitalisme hérite de conceptions patriarcales du passé. Le patriarcat a bien dû avoir une base matérielle quelque part. (Cela reste reste à élucider, écris-je dans la partie matérialisme historique.) Il n’est en rien déterminé par la base matérielle du capitalisme, l’exploitation d’une classe par une autre. Le patriarcat est indéniablement présent dans la superstructure du mode de production capitaliste, mais il n’émane pas de la base de la même époque historique. Il est vrai que dans la part du produit social consacré à la reproduction du prolétariat, certains des biens qu’on achète avec le salaire demandent encore une transformation dans une activité productrice domestique, mais rien dans le capitalisme n’impose que le travail ménager soit l’apanage des femmes. (Les hommes ne peuvent pas couver un fœtus pendant neuf mois ni donner le sein à un nouveau né ; tout le reste, ils pourraient le faire aussi bien.)

C’est une illusion de penser que cette situation serait une création du capitalisme. Les femmes ont, d’aussi longtemps qu’on s’en souvienne, fait plus pour le ménage et les enfants. Les capitalistes ont bien sûr été enchantés que cet héritage culturel très ancien leur permette de payer moins les femmes, de les discriminer, et cetera. Il est faux d’y voir une « preuve » que les capitalistes auraient « inventé » dans leur intérêt un nouveau type de mariage ou de nouveaux rapports entre les hommes et les femmes ; cela n’avait rien de nouveau et n’avait nul besoin d’être inventé.

On a prétendu [retrouver qui] qu’avant le capitalisme, le mariage n’était pas réglé par les lois, que les législations sur le mariage datent du capitalisme, ce qui prouverait que le capitalisme instaure le patriarcat. Je ferai à cela une première objection : qu’il est normal qu’avec le développement de la civilisation on un droit plus moderne, plus de droit écrit, plus précis et plus rigoureux. J’opposerais ensuite ce que j’ai dit plus haut de l’autonomie relative de la politique (y compris du pouvoir législatif) : que des lois apparaissent avec le capitalisme ne prouve rien sur le capitalisme.

Le capitalisme est le commencement de la fin du patriarcat

Le capitalisme casse tout, il ne respecte rien. (Manifeste du parti communiste (1848) 1895:31.) S’il y a une chose qu’on peut mettre sur le dos des capitalistes, ce n’est pas l’invention du patriarcat, mais au contraire d’avoir créé les conditions de possibilité d’y mettre fin.

Quand Marx introduit le travail abstrait au début du Livre I du Capital, il fait abstraction des différents métiers, mais nécessairement aussi du sexe de celles ou ceux qui l’exercent. Le concept de travail abstrait de Marx est sex-blind, indifférent au sexe, mais parce que c’est le fondement de la valeur capitaliste, il faut en conclure que le capitalisme lui-même est sex-blind.

Non seulement les travailleuses et travailleurs sont théoriquement sur le même pied, elles et ils deviennent, plus concrètement, camarades de travail (même si beaucoup de travailleurs mâles ont besoin d’un certain temps pour se faire à cette idée). C’est une première dans l’histoire de l’humanité. Toujours, les gens ont été mis dans des cases de statut, d’état, de respectabilité, de position sociale et aussi de sexe. Sous le capitalisme, il ne reste en gros que deux statuts, capitaliste ou rien. Toutes les autres distinction disparaissent. Pour le capitalisme, il n’y a pas de distinction entre les femmes et les hommes. Il n’en a aucun besoin, sauf opportuniste, conjoncturel.

On ne peut mettre au compte du capital des discriminations en défaveur des femmes inscrites dans les lois et les règlements. La politique aussi est marquée par une certaine persistance de préjugés passés, n’est pas toujours l’émanation du capitalisme. Même si « l’appareil d’État moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise » (Manifeste (1848) 1895:30-3131), il est constitué du politiciens qui, en plus de leur dévotion au capitalisme, ont hérité d’idéologies passées. Si des politiciens s’opposent à la dépénalisation de l’avortement, ce n’est pas qu’ils rendent là un service indispensable au capitalisme (bien d’autres politiciens ont bien compris que ce n’est en rien indispensable), mais c’est qu’ils sont imprégnés de préjugés catholiques ou qu’ils s’adressent des électeurs qui ont ces préjugés. (Voir plus haut ce que j’ai dit de l’autonomie relative de la politique.)

Fin 18e siècle, début 19e, l’héritage du passé est encore très présent. Les femmes sont encore entièrement soumises à leur père ou à un mari (et le resteront plus d’un siècle encore). Elles sont exclues de l’enseignement supérieur et des professions. Des femmes bourgeoises engagent la lutte contre ces discriminations et pour le droit de vote. Le changements seront extrêmement lents, leur résultat peu visible, semblant inessentiel, encore dans les années 70 du 20e siècle. La plupart des féministes de la deuxième vague ont eu l’impression que rien n’avait vraiment bougé. Elles ont pu y voir la preuve que le patriarcat était intrinsèque au capitalisme. Mais, par leur action, les changements se sont accélérés et, cinquante ans après les années 70, il y a incontestablement une énorme évolution, même s’il reste beaucoup de problèmes non résolus. Ce sont des changements qui étaient impensables dans l’histoire antérieure de l’humanité.

Un système, deux systèmes ?

La réduction à l’explication capitaliste est motivée, entre autres, par la préférence pour un système explicatif unique. On a beaucoup écrit sur un système ou deux systèmes. (Voir, entre autres, la discussion de Cinzia Arruzza 2014.) Ou bien on arrive à tout expliquer par un système, le capitalisme ; ou bien on doit ajouter un autre système explicatif, le patriarcat. L’idée de devoir combiner deux systèmes explicatifs étrangers l’un à l’autre apparaît comme une faiblesse, comme un échec. On ne devrait y recourir que si vraiment aucun système ne permet d’expliquer la société en général (et la position des femmes en particulier). Les marxistes débutants veulent donc à tout prix régler la question des femmes avec le capitalisme seulement. Ma position est que le marxisme ne se réduit pas au capital. Une explication marxiste, ce n’est pas une réduction à l’économie, c’est une vision historique et matérialiste de la base économique et de tout ce qui fait la superstructure, politique, institutionnelle, culturelle, idéologique… Si par marxisme, on entend matérialisme historique, on ne sort pas de ce seul système en disant que, sous le capitalisme, la superstructure comporte encore un héritage patriarcal qui a un effet matériel en retour dans le fonctionnement du capitalisme : discrimination des femmes dans l’emploi ; préjugé que c’est aux femmes de produire la force de travail par leur travail domestique. Le patriarcat est dans une certaine mesure « un autre système », qui a une autonomie relative, mais qui est englobé quand même dans le système explicatif général du matérialisme historique marxiste.

Bref, le marxisme (au sens de matérialisme historique) est bien un système explicatif assez complet de la société. Il y a place dans ce système pour l’étude à la fois du capitalisme et du patriarcat. On peut y expliquer la question des femmes par la persistance sous le capitalisme d’un patriarcat hérité du passé. Ce n’est pas recourir à un deuxième système explicatif.

Social reproduction theory

Les tentatives de féminisme marxiste sont souvent réductionnistes (plus haut). On considère qu’être marxiste, c’est tout ramener au capital. Ce devrait donc être à cause du capitalisme que les femmes font le ménage. La production de la force de travail implique un certain travail domestique au-delà d’une part du produit social. Ce travail domestique, généralement exécuté par les femmes, est donc indispensable au capitalisme : sans lui, pas de prolétariat, donc pas de capitalisme. C’est très vrai, mais ça n’explique rien. Le travail domestique est indispensable au capitalisme. Or ce sont les femmes qui le font, donc le travail domestique des femmes est indispensable au capitalisme. C’est un raisonnement circulaire ; on prend comme prémisse une situation de fait inexpliquée, qui est justement ce qu’on voudrait élucider : pourquoi faut-il que ce soient les femmes ? Cette explication circulaire constitue ce qu’on appelle la social reproduction theory2. La question n’est donc pas qu’on soit d’accord ou non avec cette « théorie », le problème est qu’elle est logiquement vide.

Ce féminisme marxiste réductionniste (Sylvia Walby, 1986:19-20) utilise des concepts marxistes, semble les articuler, mais dans des constructions nouvelles, qui complèteraient l’analyse du capital par Marx.

On trouve à la fois l’idée que le capitalisme néglige la reproduction de la force de travail et que pour cette reproduction, il impose un certain modèle familial. (Ce qui me semble le contraire d’une négligence.) Dans cette perspective, certains4 ont introduit aussi une périodisation du capitalisme et du modèle de ménage associé : qu’on serait passé par diverses phases alternant entre le modèle du chef de famille gagnant le revenu et avec une épouse au foyer et le modèle du couple de travailleurs. Ce phasage est une illusion. Ces divers « modèles » ont en réalité toujours coexisté à divers degrés à toute époque.

Revendication de valeur du travail domestique

Certains vont jusqu’à dire que la valeur naît dans cette reproduction, que c’est là le travail véritablement créateur de valeur. C’est ne pas comprendre le concept marxiste de valeur (et tous les intervenants en social reproduction theory ne font pas cette erreur), mais il est indéniable que la reproduction de la force de travail est une condition indispensable de la création de valeur. Le travail domestique a une « valeur » évidente, mais c’est une valeur d’usage et ce qu’on pourrait appeler une valeur par importance (plus forte encore que ce qu’on appelle valeur morale). (On a une discussion et une confusion comparable à propos de la « valeur » de la nature.) On s’étonne donc de ce que les capitalistes semblent n’y accorder aucun intérêt (et Marx non plus). C’est ne pas comprendre que sous le capitalisme, ce n’est pas le travail qui est payé, mais seulement la force de travail. On ne peut pas accuser les capitalistes de ne pas s’en soucier ; au contraire, ils ne se soucient de rien d’autre : comme on l’a souligné plus haut, la vie privée des familles de travailleurs est la seule chose que les capitalistes paient. Mais c’est précisément Marx qui fait ressortir le fait (que Smith et Ricardo avaient déjà entrevu confusément) que c’est justement la reproduction que les capitalistes paient, et rien d’autre.

Salaire au travail domestique

Une variante radicale de la théorie de la reproduction de la force de travail (social reproduction theory), c’est le mouvement pour un salaire au travail domestique : puisque les femmes, en reproduisant la force de travail par leur travail ménager, sont le fondement même du capitalisme, ce travail devrait être payé. (Voir Mariarosa Della Costa, Silvia Federici et autres.)

La reproduction, on l’a vu, est bien prise en compte par les capitalistes. Elle est payée, dans l’ensemble à sa valeur. Le problème qui se pose, me semble-t-il, c’est que le salaire qui paie cette reproduction ne va pas spécialement dans les mains de la personne (plus souvent la femme) qui en fait le plus pour la reproduction. Ou bien, dans le ménage, l’homme seul travaille et c’est donc lui qui touche un salaire et l’épouse est alors entretenue par lui. Ou bien ils travaillent tous les deux, mais l’inégalité de salaire fait qu’une bonne partie du revenu du ménage est, dans ce cas encore, « détourné » par les mains du mari.

Le mouvement pour un salaire au travail domestique trouvait que l’État, puisque c’est l’État des capitalistes, « n’a qu’à » payer. Cela semble un manque de compréhension du budget de l’État et du salaire indirect.

La question des femmes et le socialisme

Pour ceux qui ne sont pas seulement marxistes en chambre, la perspective est de renverser le capitalisme et de le remplacer par le socialisme (pour y réaliser la nécessaire et sans doute longue transition vers une société communiste). Le socialisme ne résout pas de lui-même tous les problèmes des femmes. Encore faut-il le vouloir et le décider.

Cependant, beaucoup de choses sont possibles sous le capitalisme et beaucoup de luttes valent la peine d’être menées. La seule chose essentielle au capitalisme, c’est ce qui le définit, l’exploitation du prolétariat. Supprimer l’exploitation est la seule chose impossible à l’intérieur du capitalisme : supprimer l’exploitation, c’est supprimer le capitalisme et installer le socialisme. Tout le reste est possible en principe. Lénine explique ça mieux que je ne pourrais le faire dans son article « Une caricature du marxisme et à propos de l’ “économisme impérialiste” » (1916, Zvezda, nos 1 et 2, 1924, Œuvres, tome 23, p. 27‑83) au chapitre 6. Les autres questions politiques abordées et dénaturées par P. Kievski à propos du divorce entre autres. Là Lénine fait la distinction entre la possibilité d’obtenir un droit et les conditions de son exercice. Il est difficile à une femme de divorcer si elle est trop pauvre pour vivre de manière indépendante. En outre, le capitalisme risque toujours de revenir sur ce qu’il a concédé. Ainsi la différence entre capitalisme et socialisme (sauf l’exploitation) n’est pas tant sur ce qui est possible en principe, que sur ce qui peut être réalisé mieux en pratique, plus effectivement, et de manière plus durable.

La nécessité de l’unité des prolétaires hommes et femmes dans la lutte pour le renversement du capitalisme et l’établissement du socialisme n’implique pas que les femmes ne puissent pas (avec ou sans le soutien des hommes) mener leurs propres luttes.

Notes
2.
Il y a une littérature française, du temps de Bourdieu, sur la reproduction sociale dans le sens de l’héritage culturel qui tend à maintenir la position de classe. Il s’agit ici de la reproduction d’abord physique de la classe ouvrière. J’utilise en français l’expression anglaise social reproduction theory pour éviter toute ambiguïté. Mais on peut se demander pourquoi social caractérisait particulièrement la reproduction de la force de travail, comme si la société n’était pas sociale, comme si sa reproduction n’était pas sociale. Le mode de production capitaliste tout entier n’est que reproduction sociale (voir note plus haut). En français (et dans toutes les langues, à vrai dire), on pourrait appeler ça mieux théorie de la reproduction de la force de travail.
4.