Dominique Meeùs
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Essai de féminisme marxiste

Le capitalisme hérite de conceptions patriarcales du passé. Le patriarcat a bien dû avoir une base matérielle quelque part ; cela reste à élucider1. Il n’est en rien déterminé par la base matérielle du capitalisme, l’exploitation d’une classe par une autre. Le patriarcat est indéniablement présent dans la superstructure du mode de production capitaliste, mais il n’émane pas de la base de la même époque historique. Il est vrai que dans la part du produit social consacré à la reproduction du prolétariat, certains des biens qu’on achète avec le salaire demandent encore une transformation dans une activité productrice domestique, mais rien dans le capitalisme n’impose que le travail ménager soit l’apanage des femmes. (Les hommes ne peuvent pas couver un fœtus pendant neuf mois ni donner le sein à un nouveau né ; tout le reste, ils pourraient le faire aussi bien.)

C’est une illusion de penser que cette situation serait une création du capitalisme. Les femmes ont, d’aussi longtemps qu’on s’en souvienne, fait plus pour le ménage et les enfants. Les capitalistes ont bien sûr été enchantés que cet héritage culturel très ancien leur permette de payer moins les femmes, de les discriminer, et cetera. Il est faux d’y voir une « preuve » que les capitalistes auraient « inventé » dans leur intérêt un nouveau type de mariage ou de nouveaux rapports entre les hommes et les femmes ; cela n’avait rien de nouveau et n’avait nul besoin d’être inventé.

On a prétendu [retrouver qui] qu’avant le capitalisme, le mariage n’était pas réglé par les lois, que les législations sur le mariage datent du capitalisme, ce qui prouverait que le capitalisme instaure le patriarcat. Je ferai à cela une première objection : qu’il est normal qu’avec le développement de la civilisation on un droit plus moderne, plus de droit écrit, plus précis et plus rigoureux. J’opposerais ensuite ce que j’ai dit plus haut de l’autonomie relative de la politique (y compris du pouvoir législatif) : que des lois apparaissent avec le capitalisme ne prouve rien sur le capitalisme.

Notes
1.
Engels a le mérite de tenter quelque chose là-dessus (voir dans la préface (1884) de la première édition de l’Origine… à propos de « propagation de l’espèce »), mais cela reste assez flou. Mais il y a aussi le dimorphisme sexuel et, chez les grands singes, le plus souvent des mâles dominants. (Les femelles bonobos déjoueraient par des alliances entre elles cette prépondérance des mâles.) Le féminisme fuit comme la peste les explications biologiques, avec raison : c’est le risque d’enfermer les femmes dans des cases essentialistes. Mais nous sommes des animaux et il n’est pas interdit de penser que des comportements et, de là, des représentations, aient une origine biologique. Ce n’est pas un enfermement. L’Homo sapiens est un animal qui a montré à suffisance qu’il dépasse sa biologie par la culture.
2.
Il y a une littérature française, du temps de Bourdieu, sur la reproduction sociale dans le sens de l’héritage culturel qui tend à maintenir la position de classe. Il s’agit ici de la reproduction d’abord physique de la classe ouvrière. J’utilise en français l’expression anglaise social reproduction theory pour éviter toute ambiguïté. Mais on peut se demander pourquoi social caractérisait particulièrement la reproduction de la force de travail, comme si la société n’était pas sociale, comme si sa reproduction n’était pas sociale. Le mode de production capitaliste tout entier n’est que reproduction sociale (voir note plus haut). En français (et dans toutes les langues, à vrai dire), on pourrait appeler ça mieux théorie de la reproduction de la force de travail.
4.