Dominique Meeùs
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Capital, Livre I, Chapitre 9 — Taux et masse de plus-value
Marx fait remarquer que pour qu’une somme puisse fonctionner comme capital, il faut, outre la valeur d’un peu de matière première et d’équipement (capital constant), du capital variable pour faire travailler au moins un ouvrier, et même plusieurs pour pouvoir en tirer au moins assez pour survivre lui-même, et pour chaque ouvrier en plus, de nouveau plus de capital constant. En fait, il en faut beaucoup plus encore (p. 345) parce que le but du capitaliste n’est pas de survivre mais d’accumuler toujours plus. À ce stade, gérer tout ça ne lui permettra plus de travailler lui-même à la production et on notera au passage qu’un travailleur indépendant n’est pas un capitaliste et qu’il n’en est toujours pas un même s’il emploie quelques ouvriers. Il n’est alors qu’un petit patron. Un capitaliste, un vrai, a un capital tel que non seulement il lui est possible de ne pas participer à la production, mais qu’il lui est même impossible de continuer à y participer.
Aus der bisherigen Betrachtung der Produktion des Mehrwerths ergiebt sich, dass nicht jede beliebige Geld- oder Werthsumme in Kapital verwandelt werden kann, sondern zu dieser Verwandlung vielmehr ein bestimmtes Minimum von Geld oder Tauschwerth in der Hand des einzelnen Geld- oder Waarenbesitzers vorausgesetzt ist. Das Minimum von variablem Kapital ist der Kostenpreis einer einzelnen Arbeitskraft, die das ganze Jahr durch, Tag aus Tag ein, zur Gewinnung von Mehrwerth vernutzt wird. Wäre dieser Arbeiter im Besitz seiner eignen Produktionsmittel, und begnügte er sich als Arbeiter zu leben, so genügte ihm die zur Reproduktion seiner Lebensmittel nothwendige Arbeitszeit, sage von 8 Stunden täglich. Er bedürfte also auch nur Produktionsmittel für 8 Arbeitsstunden. Der Kapitalist dagegen, der ihn ausser diesen 8 Stunden sage 4 Stunden Mehrarbeit verrichten lässt, bedarf einer zusätzlichen Geldsumme zur Beschaffung der zusätzlichen Produktionsmittel. Unter unserer Annahme jedoch müsste er schon zwei Arbeiter anwenden, um von dem täglich angeeigneten Mehrwerth wie ein Arbeiter leben, d. h. die notwendigen Bedürfnisse befriedigen zu können. In diesem Fall wäre blosser Lebensunterhalt der Zweck seiner Produktion, nicht Vermehrung des Reichthums, und das letztre ist unterstellt bei der kapitalistischen Produktion. Damit er nur doppelt so gut lebe wie ein gewöhnlicher Arbeiter, und die Hälfte des producirten Mehrwerths in Kapital zurückverwandle, müsste er zugleich mit der Arbeiterzahl das Minimum des vorgeschossenen Kapitals um das Achtfache steigern. Allerdings kann er selbst, gleich seinem Arbeiter, unmittelbar Hand im Produktionsprozesse anlegen, aber ist dann auch nur ein Mittelding zwischen Kapitalist und Arbeiter, ein „kleiner Meister“. Ein gewisser Höhegrad der kapitalistischen Produktion bedingt, dass der Kapitalist die ganze Zeit, während deren er als Kapitalist, d. h. als personificirtes Kapital funktionirt, zur Aneignung und daher Kontrole fremder Arbeit, und zum Verkauf der Produkte dieser Arbeit verwenden könne205). Die Verwandlung des Handwerkmeisters in den Kapitalisten suchte die zünftige Industrie des Mittelalters dadurch gewaltsam zu verhindern, dass sie die Arbeiteranzahl, die ein einzelner Meister beschäftigen durfte, auf ein sehr geringes Maximum beschränkte. Der Geld- oder Waarenbesitzer verwandelt sich erst wirklich in einen Kapitalisten, wo die für die Produktion vorgeschossene Minimalsumime weit über dem mittelaltrigen Maximum steht. Hier, wie in der Naturwissenschaft, bewährt sich die Richtigkeit des von Hegel in seiner Logik entdeckten Gesetzes, dass bloss quantitative Veränderungen auf einem gewissen Punkt in qualitative Unterschiede umschlagen205a).
Il résulte de notre examen de la production de la plus-value que toute somme d’argent ou de valeur n’est pas à volonté transformable en capital, mais que cette transformation présuppose au contraire un minimum déterminé d’argent ou de valeur d’échange dans les mains du détenteur individuel d’argent ou de marchandises. Le minimum de capital variable est le prix que coûte une force de travail individuelle consommée dans l’usage d’une année, bon an mal an, pour gagner de la plus-value. Si ce travailleur était en possession de ses propres moyens de production, et s’il se contentait de sa vie de travailleur, le temps de travail nécessaire à la reproduction de ses moyens de subsistance, disons huit heures par jour, lui suffirait. Il n’aurait donc plus besoin de moyens de production que pour huit heures de travail. Le capitaliste, en revanche, qui lui fait faire, par exemple, quatre heures de surtravail en plus de ces huit heures, a besoin d’une somme d’argent supplémentaire pour se procurer les moyens de production supplémentaires. Dans notre hypothèse, cependant, il serait déjà obligé d’employer deux travailleurs pour vivre comme un travailleur de la plus-value qu’il s’approprie quotidiennement, c’est-à-dire pour pouvoir satisfaire ses besoins nécessaires. Dans ce cas, le but de sa production serait la simple conservation de son existence, et non l’accroissement de la richesse, qui est inséparable de la production capitaliste. Pour vivre seulement deux fois mieux qu’un travailleur ordinaire et retransformer en capital la moitié de la plus-value produite, il faudrait qu’il multiplie par huit à la fois le nombre des travailleurs et le minimum de capital avancé. Il est vrai qu’il peut lui-même, comme son ouvrier, mettre la main à la pâte et participer directement au procès de production, mais il n’est déjà plus alors qu’un hybride de capitaliste et de travailleur, un « petit maître ». Un certain niveau de production capitaliste suppose que le capitaliste puisse utiliser tout le temps pendant lequel il fonctionne comme capitaliste, c’est-à-dire comme capital personnifié, à s’approprier et donc à contrôler le travail d’autrui et à vendre les produits de ce travail205. Les corporations médiévales ont cherché à empêcher par la force la transformation du maître de métier en capitaliste, en réduisant à un maximum très bas le nombre de travailleurs qu’un seul maître avait le droit d’employer. Le détenteur d’argent ou de marchandises ne se transforme réellement en capitaliste qu’à partir du moment où la somme minimale avancée pour la production dépasse largement le maximum du Moyen Age. Ici se confirme, comme dans les sciences de la nature, l’exactitude de la loi découverte et exposée par Hegel dans sa Logique, selon laquelle des changements purement quantitatifs, parvenus à un certain point, se renversent en différences qualitatives205a.
Roy (pages 301-302 de l’édition en huit volumes aux Éditions sociales) semble s’être autorisé un peu de fantaisie à la fin de la première phrase. Chez lui, « le détenteur individuel d’argent ou de marchandises » devient « postulant à la dignité de capitaliste ». Mais comme Marx a corrigé Roy, on peut se demander si ce n’est pas de Marx, une correction voulue un enrichissement de l’expression « der Geld- oder Waarenbesitzer ».
On ne peut pas devenir capitaliste sans le vouloir, sans en prendre l’initiative. Même si la richesse de quelqu’un atteint le seuil discuté ici, la personne ne se réveille pas un beau matin capitaliste sans l’avoir voulu, parce qu’une « loi » de Hegel en aurait décidé. En se sens, Marx se contredit lui-même en invoquant la loi de Hegel dans ce cas. Il répète ça au chapitre 11, Coopération (en se référant au passage ci-dessus).
Marx souligne ainsi qu’il y a un effet de seuil : une somme ne peut pas fonctionner comme capital en dessous d’un certain seuil. Cela étant établi sur un plan purement économique, Marx croit pouvoir constater que se vérifie l’exactitude (bewährt sich die Richtigkeit) de la loi de Hegel ! Ce faisant, il exprime, comme dans la note 205a, une confiance injustifiée dans la logique de Hegel et il tend à Dühring un bâton pour se faire battre.
Engels répond à Dühring sur ce passage au chapitre 12 de l’Anti-Dühring pour faire remarquer que la loi de la négation de la négation n’intervient qu’a posteriori, qu’elle ne fonctionne pas comme preuve. La phrase citée ci-dessus est de Marx une réflexion philosophique a posteriori, elle n’est pas intervenue dans son raisonnement économique. Sa considération d’un point d’économie peut servir de confirmation à « la loi découverte […] par Hegel », mais celle-ci ne lui a servi à rien. Elle aurait pu lui servir d’inspiration, mais, d’après ce qu’il en dit ici, cela ne semble même pas le cas.
Dans la Dialectique de la nature, au chapitre « La dialectique », p. 69. Engels attribue à Hegel une démarche inductive. C’est peut-être aussi la position de Marx quand il dit, de cette loi, la « découverte » de Hegel dans la lettre du 22 juin 1867 où il signale à Engels qu’il a mis ça (avec la note sur la chimie) dans le Capital.
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Je reprends la note 205, bien que, pour la question du seuil, elle soit seulement illustrative, parce qu’elle montre que Marx a bien en tête que, dans le capitalisme débutant, il y a aussi les fermiers capitalistes — contrairement à l’accent (à la Pirenne) qu’on met trop souvent sur les villes comme foyer du capitalisme.
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Capital, Livre I, Chapitre 9 — Taux et masse de plus-value Sur la comparaison avec les sciences naturelles, je repends la note 205a avec un développement dû à Engels. (Malgré sa numérotation comme note intercalée, la note courte remonte bien à 1867. Elle est toujours courte en 1872.)
Die in der modernen Chemie angewandte, von Laurent und Gerhardt zuerst wissenschaftlich entwickelte Molekulartheorie beruht auf keinem andren Gesetze. (Zusatz zur 3. Ausg. — Wir bemerken zur Erklärung dieser für den Nichtchemiker ziemlich dunklen Anmerkung, daß der Verfasser hier von den von C. Gerhardt 1843 zuerst so benannten „homologen Reihen“ von Kohlenwasserstoffverbindungen spricht, von denen jede eine eigne algebraische Zusammensetzungsformel hat. So die Reihe der Paraffine : Cn, H2n + 2 ; die der normalen Alkohole : Cn, H2n + 2, O ; die der normalen fetten Säuren Cn, H2n, O2 und viele andre. In obigen Beispielen wird durch einfachen quantitativen Zusatz von C H2 zur Molekularformel jedesmal ein qualitativ verschiedner Körper gebildet. Ueber die, von Marx überschätzte, Theilnahme Laurent’s und Gerhardt’s an der Feststellung dieser wichtigen Thatsache vgl. Kopp, Entwicklung der Chemie, München 1873, S. 709 und 716, und Schorlemmer, Rise and Progress of Organic Chemistry, London 1879, p. 54. — D. H.)
La théorie moléculaire de la chimie moderne que Laurent et Gerhardt ont les premiers exposée scientifiquement, repose aussi sur cette loi. — [ Additif à la troisième édition.] Signalons pour expliquer cette note assez obscure pour des non-chimistes que l’auteur parle ici de ce que C. Gerhardt a appelé pour la première fois en 1843 les « séries homologues » des liaisons moléculaires des hydrocarbures, et dont chacune a une formule algébrique de composition qui lui est propre. Ainsi la série de la paraffine : Cn H2n + 2 ; celle des alcools normaux : CnH2n + H2O ; celle des acides gras : CnH2nO2, etc. Dans les exemples ci-dessus le simple ajout quantitatif de CH2 à la formule moléculaire aboutit chaque fois à former un corps qualitativement différent. Sur la contribution de Laurent et Gerhardt — surestimée par Marx — à l’établissement de ces faits importants, voir Kopp, Entwicklung der Chemie, Munich 1873, p. 709 et 716, et Schorlemmer, Rise and Progress of Organic Chemistry, Londres 1879, p. 54. Friedrich Engels.
The molecular theory of modern chemistry first scientifically worked out by Laurent and Gerhardt rests on no other law. (Addition to 3rd Edition.) For the explanation of this statement, which is not very clear to non-chemists, we remark that the author speaks here of the homologous series of carbon compounds, first so named by C. Gerhardt in 1848, each series of which has its own general algebraic formula. Thus the series of paraffins : Cn H2n + 2, that of the normal alcohols : Cn H2n + 2O; of the normal fatty acids : Cn H2n O2 and many others. In the above examples, by the simply quantitative addition of C H2 to the molecular formula, a qualitatively different body is each time formed. On the share (overestimated by Marx) of Laurent and Gerhardt in the determination of this important fact see Kopp, “Entwicklung der Chemie.” München, 1878, pp. 709, 716, and Schorlemmer, “Rise and Progress of Organic Chemistry.” London, 1879, p. 54. — Ed.
The molecular theory of modem chemistry, first scientifically worked out by Laurent and Gerhardt, rests on no other law. [Addition to the third edition by Engels :] For the explanation of this statement, which is not very clear to non-chemists, we remark that the author speaks here of the homologous series of carbon compounds, first so named by C. Gerhardt in 1843, each series of which has its own general algebraic formula. Thus the series of paraffins : CnH2n + 2, that of the normal alcohols : CnH2n + 2O ; of the normal fatty acids : CnH2nO2, and many others. In the above examples, by the simply quantitative addition of CH2n to the molecular formula, a qualitatively different body is each time formed. On the share (overestimated by Marx) of Laurent and Gerhardt in the determination of this important fact see Kopp, Entwickelung der Chemie, Munich, 1873, pp. 709, 716, and Schorlemmer, The Rise and Development of Organic Chemistry, London, 1879, p. 54.
Je ne suis pas convaincu (pour rester poli) que Laurent et Gerhardt ou d’autres aient basé « la théorie moléculaire de la chimie moderne » sur « la loi découverte et exposée par Hegel ». Or il dit littéralement que cette théorie moléculaire ne repose sur rien d’autre. (Cette organisation des molécules est découverte par Laurent et Gerhardt, mais reposerait sur la dialectique et sur rien d’autre.) Dans le seuil pour devenir un capital, Marx sait qu’il a fait d’abord un raisonnement économique et on pourrait penser qu’il y voit seulement une illustration de l’idée de Hegel (même s’il parle d’en vérifier l’exactitude). Par contre, s’agissant de la chimie, on voit que, même si Marx n’a pas développé une dialectique de la nature, il partage avec Engels les mêmes illusions sur une dialectique qui commanderait le monde.
Par ailleurs, la différence n’est que superficiellement quantitative (« simple ajout quantitatif de CH2 »). Elle est beaucoup plus profonde et d’emblée structurelle. C’est donc encore un mauvais exemple de « la loi découverte et exposée par Hegel ». Je développe ce point dans mon essai sur la dialectique.
C’est Marx qui a attiré l’attention d’Engels sur la note 205a du Capital dans une lettre du 22 juin 1867. Je ne comprends pas pourquoi Engels trouve que Marx exagère l’importance de Laurent et Gerhardt. Ils ont joué un rôle révolutionnaire dans le développement de la chimie au 19e et dans le renforcement de l’atomisme contre l’immobilisme de l’université française et la stérilité du positivisme. (Voir Jean Bernhardt, « Chimie et biologie au 19e siècle », p. 78-82.) Que Marx et Engels connaissent leurs noms montre l’étendue de leur culture et de leur curiosité scientifiques.