Dominique Meeùs
Dernière modification le   
Notes de lecture : table des matières, index — Retour au dossier marxisme

Chapitre 9 — Taux et masse de plus-value

Up: Troisième section — La production de la plus-value absolue Previous: Chapitre 8 — La journée de travail
Livre I, p. 339 et suivantes.

Marx fait remarquer que pour qu’une somme puisse fonctionner comme capital, il faut, outre la valeur d’un peu de matière première et d’équipement (capital constant), du capital variable pour faire travailler au moins un ouvrier, et même plusieurs pour pouvoir en tirer au moins assez pour survivre lui-même, et pour chaque ouvrier en plus, de nouveau plus de capital constant. En fait, il en faut beaucoup plus encore (p. 345) parce que le but du capitaliste n’est pas de survivre mais d’accumuler toujours plus. À ce stade, gérer tout ça ne lui permettra plus de travailler lui-même à la production et on notera au passage qu’un travailleur indépendant n’est pas un capitaliste et qu’il n’en est toujours pas un même s’il emploie quelques ouvriers. Il n’est alors qu’un petit patron. Un capitaliste, un vrai, a un capital tel que non seulement il lui est possible de ne pas participer à la production, mais qu’il lui est même impossible de continuer à y participer.

Roy (pages 301-302 de l’édition en huit volumes aux Éditions sociales) semble s’être autorisé un peu de fantaisie à la fin de la première phrase. Chez lui, « le détenteur individuel d’argent ou de marchandises » devient « postulant à la dignité de capitaliste ». Mais comme Marx a corrigé Roy, on peut se demander si ce n’est pas de Marx, une correction voulue un enrichissement de l’expression « der Geld- oder Waarenbesitzer ».

On ne peut pas devenir capitaliste sans le vouloir, sans en prendre l’initiative. Même si la richesse de quelqu’un atteint le seuil discuté ici, la personne ne se réveille pas un beau matin capitaliste sans l’avoir voulu, parce qu’une « loi » de Hegel en aurait décidé. En se sens, Marx se contredit lui-même en invoquant la loi de Hegel dans ce cas. Il répète ça au chapitre 11, Coopération (en se référant au passage ci-dessus).

Marx souligne ainsi qu’il y a un effet de seuil : une somme ne peut pas fonctionner comme capital en dessous d’un certain seuil. Cela étant établi sur un plan purement économique, Marx croit pouvoir constater que se vérifie l’exactitude (bewährt sich die Richtigkeit) de la loi de Hegel ! Ce faisant, il exprime, comme dans la note 205a, une confiance injustifiée dans la logique de Hegel et il tend à Dühring un bâton pour se faire battre.

Engels répond à Dühring sur ce passage au chapitre 12 de l’Anti-Dühring pour faire remarquer que la loi de la négation de la négation n’intervient qu’a posteriori, qu’elle ne fonctionne pas comme preuve. La phrase citée ci-dessus est de Marx une réflexion philosophique a posteriori, elle n’est pas intervenue dans son raisonnement économique. Sa considération d’un point d’économie peut servir de confirmation à « la loi découverte […] par Hegel », mais celle-ci ne lui a servi à rien. Elle aurait pu lui servir d’inspiration, mais, d’après ce qu’il en dit ici, cela ne semble même pas le cas.

Dans la Dialectique de la nature, au chapitre « La dialectique », p. 69. Engels attribue à Hegel une démarche inductive. C’est peut-être aussi la position de Marx quand il dit, de cette loi, la « découverte » de Hegel dans la lettre du 22 juin 1867 où il signale à Engels qu’il a mis ça (avec la note sur la chimie) dans le Capital.

Je reprends la note 205, bien que, pour la question du seuil, elle soit seulement illustrative, parce qu’elle montre que Marx a bien en tête que, dans le capitalisme débutant, il y a aussi les fermiers capitalistes — contrairement à l’accent (à la Pirenne) qu’on met trop souvent sur les villes comme foyer du capitalisme.

Sur la comparaison avec les sciences naturelles, je repends la note 205a avec un développement dû à Engels. (Malgré sa numérotation comme note intercalée, la note courte remonte bien à 1867. Elle est toujours courte en 1872.)

Je ne suis pas convaincu (pour rester poli) que Laurent et Gerhardt ou d’autres aient basé « la théorie moléculaire de la chimie moderne » sur « la loi découverte et exposée par Hegel ». Or il dit littéralement que cette théorie moléculaire ne repose sur rien d’autre. (Cette organisation des molécules est découverte par Laurent et Gerhardt, mais reposerait sur la dialectique et sur rien d’autre.) Dans le seuil pour devenir un capital, Marx sait qu’il a fait d’abord un raisonnement économique et on pourrait penser qu’il y voit seulement une illustration de l’idée de Hegel (même s’il parle d’en vérifier l’exactitude). Par contre, s’agissant de la chimie, on voit que, même si Marx n’a pas développé une dialectique de la nature, il partage avec Engels les mêmes illusions sur une dialectique qui commanderait le monde.

Par ailleurs, la différence n’est que superficiellement quantitative (« simple ajout quantitatif de CH2 »). Elle est beaucoup plus profonde et d’emblée structurelle. C’est donc encore un mauvais exemple de « la loi découverte et exposée par Hegel ». Je développe ce point dans mon essai sur la dialectique.

C’est Marx qui a attiré l’attention d’Engels sur la note 205a du Capital dans une lettre du 22 juin 1867. Je ne comprends pas pourquoi Engels trouve que Marx exagère l’importance de Laurent et Gerhardt. Ils ont joué un rôle révolutionnaire dans le développement de la chimie au 19e et dans le renforcement de l’atomisme contre l’immobilisme de l’université française et la stérilité du positivisme. (Voir Jean Bernhardt, « Chimie et biologie au 19e siècle », p. 78-82.) Que Marx et Engels connaissent leurs noms montre l’étendue de leur culture et de leur curiosité scientifiques.

Up: Troisième section — La production de la plus-value absolue Previous: Chapitre 8 — La journée de travail