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Un problème ignoré : les femmes battues.

Lorsqu’en septembre 1975, Lydia Horton fait part à la Maison des femmes de la venue de Erin Pizzey, auteure de Crie moins fort, les voisins vont t’entendre13 et créatrice en Angleterre du premier refuge pour femmes battues, les animatrices de la Maison des femmes sont plus étonnées qu’immédiatement conquises. Ne s’agit-il pas de quelque chose de spécifiquement anglo-saxon ? D’un problème d’alcoolisme dans les couches défavorisées et qui, en Belgique, n’a pas la même ampleur ?

Un beau matin, la Maison est envahie par une bande d’enfants, accompagnés de leurs mères, de deux jeunes éducateurs et d’une femme d’âge moyen, assez forte et qui parle longuement en anglais. Devant la porte, la camionnette venue d’Angleterre avec le petit groupe qui fait une tournée européenne pour susciter des initiatives semblables. La presse est présente, Erin Pizzey explique son action : accueillir les femmes battues avec leurs enfants, organiser avec elles une maison où elles puissent se sentir à l’aise et envisager les conditions d’un avenir dans la dignité.

Invitée par la radio à décrire l’expérience, Lydia affirme la solidarité de la Maison des femmes et invite les femmes battues à téléphoner. Une heure plus tard parvient le premier appel au secours. D’autres femmes arriveront directement avec enfants et valise (ou sans valise) : c’est le sauve-qui-peut. La preuve est donnée : des femmes sont battues en Belgique, à tout âge et dans tous les milieux sociaux. La maison sert de refuge de jour. « En attendant l’obtention d’un refuge dans l’une ou l’autre commune de la ville, les femmes du collectif accueillent chez elles et à leurs frais celles qui viennent les trouver dans un tel dénuement qu’il faut inventer une solution immédiate », rappelle Jacqueline Aubenas14.

Un refuge s’ouvre en 1976. « Pour affirmer le problème — qui était socialement minimisé —, il fallait trouver un refuge, non seulement pour abriter les femmes mais aussi pour prouver l’existence du phénomène. Par chance, nous obtenons une arrière-maison toute délabrée, abritée derrière un local d’assistants sociaux. Ainsi, l’adresse resterait secrète — tant que les compagnons violents ne la découvriraient pas… Cependant, en Belgique, il n’est pas permis d’habiter secrètement. Une démarche auprès du procureur du Roi lui fait admettre les circonstances particulières et en avertir tous les services de police. D’autre part, nous persuadons le commissaire en chef d’Uccle d’attirer l’attention sur l’écoute objective des plaignantes. Il était habituel de les renvoyer chez elles avec un petit sermon, sans même prendre acte de leur déposition », rappelle Mousa Winkel15.

Il a fallu se constituer en asbl pour montrer le sérieux de l’entreprise. Ainsi naît le Collectif pour femmes battues. Des refuges s’ouvrent dans différentes villes, Liège, La Louvière, Arlon, Namur. Le problème est partout.

Notes
13.
Aux Éditions des Femmes, 1974.
14.
Voir « Lutte des femmes, an 6 », dans La Revue nouvelle, juillet-août 1978.
15.
Interview, février 1992.