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Accueil féministe

« Nous pensions qu’il ne fallait pas spécialiser les tâches, écrit Nadine, que c’est à toutes les femmes présentes, habituées ou non, d’être attentives, ouvertes aux nouvelles venues. […] Je n’ai pas envie (et je ne suis pas la seule) d’être hôtesse d’accueil ou assistante sociale, je suis là pour moi, pour le plaisir que j’y trouve, pour le chemin que j’y fais avec les autres29. » Fanny pense un peu la même chose : « Partout il y a des problèmes d’accueil. Pour moi, c’est avant tout le problème de la personne qui vient. Un accueil qui vous entoure… ? Des prises en charge, moi je n’en aurais pas voulu : je faisais ça dans mon école toute la journée ! Si certaines ne sont pas revenues, c’est qu’elles ne voulaient pas aller plus loin. Mon expérience me l’a fait comprendre. C’est un chemin dur, certaines n’y étaient pas prêtes. En accuser l’accueil, c’est trop simple. L’accueil était suffisant pour celles qui voulaient vraiment en être30. »

Des femmes se sont intégrées d’emblée, d’autres après quelques essais tenaces, d’autres encore se sont enfuies. À quoi tient une rencontre réussie ? L’après-midi, le moment creux du jour, est plus propice à l’écoute particulière… encore faut-il que la permanente de service n’ait pas mille travaux en tête. Parfois, il est possible d’allier les tâches, en offrant par exemple à la visiteuse de plier des convocations ou d’aider à éplucher les pommes de terre.

« À d’autres moments, se souvient Brigitte, j’ai trouvé très dur d’assurer l’accueil. Comme j’étais permanente, il semblait aller de soi que je ferais le café, la soupe… Il arrivait que je me lève de la table — ou la discussion était passionnante — pour servir une bière ! Il n’en était pas ainsi chaque fois, non, mais il venait des femmes, des habituées, qui avaient l’air de trouver que ça allait de soi, c’était mon job ! Cela n’aurait pas dû être un job. On avait pourtant rêvé de supprimer les rôles : chacune aurait su et voulu tout faire. Il n’y aurait plus de distinctions entre nous. Enfin, pour la vaisselle, tout le monde s’y mettait31… »

« Il faut avouer, dit Denise Loute, qu’il y avait de l’utopie dans la notion de sororité : imaginer ou croire que toutes allaient s’aimer ! On a essayé32. » Sororité : un mot créé en réponse à fraternité, mais qui, dans l’euphorie des commencements, a voulu se faire plus étroit, plus lisse… « Faire de grandes ambarrassades », dit la légende d’un dessin humoristique33.

Peut-être croyait-on trop à l’unisson des idées, oubliant le relief des personnalités, mais il fallait cet élan fou pour réussir. « Pour moi, c’était de la création, déclare Mousa Winkel. Le plus fort, ce fut cette rencontre avec les femmes, d’une façon jamais perçue avant. Tout à coup, je voyais les femmes et je me voyais moi-même. En même temps, cette rencontre était très joyeuse : même quand ce n’était pas joyeux, c’était joyeux34 ! »

Le dynamisme de la rencontre se retrouve dans les maisons et cafés de femmes qui s’ouvrent un peu partout.

Notes
29.
Bulletin, mai 1976.
30.
Interview, février 1992.
31.
Interview, mars 1992.
32.
Interview, octobre 1991.
33.
Signé « Pascale », Bulletin, mai 1976.
34.
Interview, février 1992.