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Crèche rêvée — crèche réalisée — crèche abandonnée

Le Groupe d’Action Crèches (GAG)16 se réunit régulièrement depuis plusieurs mois au café À La Mort Subite. Le groupe a envoyé aux autorités politiques une pétition signée par plusieurs centaines de personnes pour dénoncer le manque de crèches et proposé des modifications au règlement de l’ONE en vigueur.

Le projet qu’il va réaliser dans la Maison des femmes s’insère dans le mouvement de « libération des enfants » qui a vu naître les crèches sauvages (1968), les boutiques d’enfants à Berlin, la création d’écoles différentes où hommes et femmes apportent aux enfants des connaissances empiriques dans une ambiance non professionnelle et non autoritaire. Le projet est défini en avril 1974, avant que la future « maison » soit localisée :

— La halte-garderie est une organisation souple. Elle doit permettre aux femmes de se libérer momentanément de leurs enfants, pour aller chez le dentiste ou au cinéma, pour chercher du travail ou pour jouir de quelques heures de silence.

— Il n’existe encore que deux ou trois haltes-garderies en Belgique, il nous faut prouver que la formule répond à un besoin réel de la population et ainsi obliger l’État à subsidier toute initiative de ce genre.

— La halte-garderie est conçue comme un projet féministe. Elle sera mixte tant au niveau des enfants, de leurs gardien-ne-s que des activités proposées : ceci dans une optique qui casse les rôles sexuels.

Il est prévu une organisation pratique à la mesure des ambitions :

— Ouvrir tous les jours de 10 à 19 heures, deux soirées par semaine jusque minuit. On souhaite que les parents annoncent la veille le dépôt des enfants afin qu’une certaine prévision soit possible.

— Public : une dizaine d’enfants de zéro à trois ans, venant du quartier ou amenés par les femmes qui fréquentent la maison, des amies artistes, toute autre personne en peine de garde d’enfant ou qui désire participer à l’expérience.

— Le personnel comprendrait deux permanent-e-s en alternance à mi-temps. En cas d’affluence, on ferait appel à des occasionnel-le-s et aux femmes présentes dans la maison.

— Des réunions d’évaluation entre les personnes qui vont garder et celles qui auront confié leurs enfants. Ainsi l’expérience sera continuellement ajustée et servira de test pour cette façon nouvelle et souple d’accueillir les enfants.

La Maison offre une grande salle à jouer, dormir et manger. Le local est rapidement aménagé, les meubles trouvés dans une crèche de la ville qui se ferme, ils sont aussitôt repeints non en blanc mais de couleurs vives, les jouets sont retapés à l’atelier de bricolage17.

Commencée fin 1974, l’expérience va durer un peu plus d’un an. Avec des gardiens et des gardiennes épisodiques et des enfants faciles, adaptés au changement. Toutefois, l’entreprise s’est avérée plus lourde que ses promotrices ne l’avaient imaginée18. Au début, l’une d’elles venait chaque jour s’assurer des présences nécessaires ; éventuellement, elle y suppléait elle-même, se mettant ainsi dans la situation intenable de la mère qui ne sait où poser ses enfants pour se rendre à son travail.

Quant à la suppléance par des femmes occupées à d’autres charges dans la maison, elle est à la longue mal supportée : « S’occuper d’enfants qui vous tombent sur les bras, c’est pire que ce qu’on fait chez soi et ce n’est absolument pas ce qu’on souhaite réaliser dans une maison des femmes […] De la même façon, les femmes qui fréquentaient la maison, celles qui venaient à une réunion du soir, faisaient l’impossible pour ne pas y amener leurs enfants, pour s’en libérer au moins durant ces heures-là ! Un autre problème : les rares gardiens masculins n’avaient normalement pas accès aux autres salles… cela créait du sexisme à l’envers ! La Maison des femmes n’est-elle pas un lieu que nous créons, un espace que nous nous ménageons, précisément pour y découvrir un autre aspect de nous-mêmes, celui qui est enfoui sous le souci quotidien du ménage et des enfants19 ? »

Pour Élisabeth Franken, l’échec de la halte-garderie témoigne aussi d’un choix de priorités : « On n’a pas réussi à toucher les femmes du milieu populaire. Quant aux femmes qui fréquentaient la maison, elles avaient des solutions individuelles pour la garde de leurs enfants20. »

La concrétisation du projet s’est trouvée devant un nœud de contradictions qui n’avait pas été perçu dans l’euphorie des commencements. D’autres femmes ont tenté ailleurs, de façon mieux adaptée, des expériences du même genre ; elles en ont prouvé la nécessité. Quant au local de la rue du Méridien, il continue à servir de garderie occasionnelle mais sans accompagnement ni surveillance. Plus tard, repoussant les lits dans un coin, rassemblant le mobilier sous une lampe, il devient un lieu de réunion apprécié.

Notes
16.
En font partie notamment : Françoise Boon, Élisabeth Franken, Rosa Yerganian, Suzanne Van Rokeghem et Anne-Marie Trekker, auteur d’un livre sur Les mères célibataires, Éditions Vie Ouvrière, 1971.
17.
« Quelques points du projet halte-garderie », document de travail du GAG, 23 avril 1974.
18.
Françoise Boon et Élisabeth Franken ont assuré la réalisation de la crèche.
19.
Expression du refus d’un nouveau projet de crèche. Bulletin, mai 1976.
20.
Interview d’Élisabeth Franken, mai 1992.