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Parmi les activités fondatrices : le bistrot

« Au bout du couloir, encore une porte. Violette. Violence de notre rouge noir bleu. De nos pensées tempête. Comme un sol sur vos têtes, le plafond, d’un violet dense. Auquel se balancent, paupières fermées, nos multiples abat-jour, couverts d’un morceau de tissu rêveur, dos d’une blouse usée ou relief d’un pyjama d’enfant. C’est là que nous accourons, une à une ou par rames entières, chaque mardi, chaque jeudi, à midi, le soir, et d’autres jours encore8. »

Toujours les pas se dirigent vers le bistrot lorsqu’une femme arrive pour nouer ou renouer le fil de la sororité. Fanny Filosof, qui est responsable du bistrot et créatrice de l’appellation, se souvient d’abord de la joie libre que c’était, à midi surtout : « Bavarder sans contrainte, se confier des anecdotes de la vie quotidienne, raconter des petites scènes où l’on a trouvé la riposte féministe qui s’impose. On en riait comme des adolescentes10. » Le soir, les femmes arrivent nombreuses pour le souper, qui souvent précède une réunion. Pour celles qui restent plus longuement à table, il suscite à lui seul le climat d’une chaude discussion. Le bistrot, c’est le chez-soi des femmes lorsqu’elles déposent tous leurs rôles.

La nourriture ne vient pas toute seule dans l’assiette. Des femmes s’inscrivent, suivant leur disponibilité et leur envie pour préparer un repas tel ou tel jour. Les engagements ne sont pas toujours tenus et parfois sans prévenir. « Mon pouvoir, raconte Fanny, c’était de téléphoner : tu viens comme promis ? Si la réponse était négative, je devenais servante par nécessité. Et c’est alors qu’on se décide à engager une femme qui en fera un demi-métier ». Fanny ajoute qu’on aurait pu simplifier, apporter du pain et des œufs durs, mais il n’en fut jamais question. L’aspect détendu, festif même, du bistrot exigeait au moins ça : faire à manger. Et que ce soit bon !

Au fond de la salle, un grand canapé, deux fauteuils, un tas de coussins, lieu de détente et d’amitié. Mais parfois la niche paraît trop profonde, la conversation trop à bâtons rompus… La Maison des femmes est un lieu debout.

Notes
8.
Marie Denis, op. cit.
10.
Interview, février 1992.