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La parole à chacune

Toutes se lancent à corps perdu dans la réalisation des cahiers. La maison de Françoise est régulièrement envahie par le joyeux brouhaha des collaboratrices. On passe des heures à discuter des prochains cahiers et des dimanches entiers à corriger les épreuves.

Chaque numéro s’articule autour d’un thème. Celui-ci est généralement proposé par un groupe de femmes qui souhaitent creuser le problème. Sujets chers au nouveau féminisme (« faire le ménage, c’est travailler »), secouant les tabous (« ceci n’est pas mon corps », « le lesbianisme »…), dénonçant l’absence des femmes dans les institutions (« femmes et politique », « des femmes accusent l’Église ») ou disséquant le mécanisme des inégalités dans des domaines précis (« le travail c’est la santé », « l’insécurité sociale des femmes »). Des informations d’actualité, une chronique des livres récents, une bibliographie spécifique complètent le cahier.

Les dossiers sont le fruit d’un travail en équipe dans lequel chacune apporte sa compétence, mais aussi son expérience personnelle et sa sensibilité. Cela donne aux sujets traités un éclairage multiple, extrêmement riche, que renforce encore une innovation : le texte principal est annoté par différentes lectrices dans une marge qui occupe presque la moitié de la page. Il s’agit d’approfondir la réflexion, mais aussi de donner la parole à des femmes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas écrire. Toujours ce souci de démocratiser l’expression car chaque femme est supposée capable de penser et d’écrire… Des débats collectifs et ouverts à toutes précèdent et clôturent l’élaboration des cahiers, créant une interaction constante entre les femmes qui agissent sur le terrain et celles qui écrivent ou réfléchissent…

« Au Grif, on n’était pas tentée de parler seulement à l’unisson. On pouvait s’affirmer suivant ses connaissances et son degré de réflexion préalable5. »

Parallèlement à ce travail sur le fond s’amorce une recherche sur le langage. La question préoccupe les féministes. Les femmes créatrices ont-elles un style, des sujets différents de ceux des hommes ? Celles qui ont réussi ont-elles dû abandonner une partie de leurs spécificités pour s’affirmer sur le terrain masculin ? Trois cahiers sont consacrés à ce problème,6 mais chaque dossier est imprégné d’une liberté d’écriture tout à fait nouvelle pour une revue de ce type. À côté des analyses classiques, le Grif laisse libre cours à d’autres manières de saisir la réalité par le biais de témoignages personnels ou d’expression poétique. Certaines auteures sont déjà familières de cette liberté pour avoir publié des œuvres personnelles. D’autres s’essayent avec timidité à une forme d’expression à laquelle leur travail ne les a pas accoutumées.

Notes
5.
Interview de Denise Loute, octobre 1991.
6.
« Dé-pro-ré-créer » ; « Elles consonnent » ; « Parlez-vous française ? »