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Des filières discrètes…

Sous la pression des mouvements féministes se crée alors un réseau permettant d’avorter dans de bonnes conditions, malgré l’interdiction légale. À La Louvière, les Marie Mineur ne se cachent pas : elles distribuent des tracts au marché pour signaler qu’elles sont prêtes à aider les femmes « À un moment, il y avait au moins un avortement par jour qui passait par la maison, raconte Jeanne Vercheval. Peers est venu animer une réunion de médecins pour essayer de les convaincre de nous aider. Ils ont hésité quelques mois avant de se décider. De jeunes assistants d’abord, puis des médecins de renom. Je me rappelle qu’une jeune Italienne, enceinte de son fiancé, s’était suicidée par peur d’affronter ses parents. Quand une autre immigrée de 14 ans s’est présentée chez nous, nous l’avons accompagnée à la clinique et nous avons insisté auprès du gynécologue pour qu’il intervienne. Il n’a pas pu refuser. C’est ainsi que peu à peu les médecins de la région ont accepté d’aider les femmes. L’ouverture d’un centre de planning familial a encore facilité les choses par la constitution d’un petit noyau de gens convaincus11. »

« Ce sont les femmes qui m’ont persuadé de faire des avortements, avoue en écho un médecin. Je ne me rendais pas compte de la misère existante. »

À Liège aussi, le numéro du groupe Femmes sert de relais pour des avortements. « Nous leur donnions des adresses dans la région ou en Hollande. Des médecins nous téléphonaient pour leurs patientes… Nous avons aussi été contactées par un membre de Pro Vita12 qui se trouvait confronté au problème. L’arrestation du Dr Peers a débloqué la situation. Tout le monde a su qu’il y avait moyen de se faire avorter en toute sécurité à certains endroits13. »

Les adresses commencent à circuler ouvertement. En 1973, un dossier spécial de Test-Achats consacré à la contraception (Le guide pratique du planning familial) met les lectrices en garde contre les risques de l’avortement clandestin et énumère les différentes cliniques en Hollande et en Angleterre. Le livre n’est pas saisi. Les Marie Mineur ne sont pas arrêtées, et les différents groupes féministes peuvent agir sans être inquiétés.

À l’hôpital Saint-Pierre de Bruxelles se met en place une structure d’accueil, contestée par les féministes. Pourtant ce n’est pas les motifs que l’on y juge, mais le bien-fondé d’une IVG (interruption volontaire de grossesse) sur place ou en Hollande14. En effet les demandes d’avortement dépassent vite la capacité des rares hôpitaux qui le pratiquent. Faut-il renvoyer les femmes aux faiseuses d’ange ? La Hollande restera jusqu’en 1990 l’ultime recours.

Notes
11.
Interview de Jeanne Vercheval, novembre 1991
12.
Association opposée à toute libéralisation de l’avortement
13.
Interview du groupe femmes de Liège, janvier 1992
14.
Interview du Dr Jeannie Bruyns, décembre 1991