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Chapitre deux
Pas d’armistice aujourd’hui

« Après des siècles et des siècles d’esclavage
La femme quittant ses fourneaux
Hurle avec force et avec rage
Son droit à un destin nouveau
1. »

Le 11 novembre, jour où, depuis 1918, on célèbre la mémoire du Soldat inconnu et de ses innombrables compagnons, à quelques pas du monument qui leur est dédié, s’allume en 1972 un nouveau flambeau, celui des femmes en marche vers leur libération.

Accourues de tous les coins de la Belgique, des milliers de femmes se rejoignent, à l’heure où d’habitude, et surtout aux jours fériés, elles préparent le repas.

Par un beau samedi de congé ensoleillé, dès dix heures du matin, elles envahissent le hall du Passage 44. Les organisatrices — qui acceptent à peine cette appellation, tant elles tiennent à la spontanéité des événements qui vont suivre — achèvent fiévreusement de disposer la documentation sur les tables et d’attacher les panneaux qui, avec humour et colère, dénoncent la condition faite aux femmes.

Bien en vue entre deux volées d’escalier, trône un buste de Napoléon criblé de fléchettes de vogelpik, tandis que son code civil, « le Waterloo de la femme mariée », est mis en lambeaux. Une pensée du grand homme : « La femme est la propriété de l’homme comme l’arbre à fruits est celle du jardinier. »

Dans le hall, chemises, chaussettes et mouchoirs…, tous les éléments de la lessive familiale sont accrochés en guise de guirlande à travers le grand hall. Assises en rang d’oignons, d’énormes « poupées-poubelles », femmes-troncs faites de pantys fourrés de bouts d’étoffe et autres chutes de couture2. Costumée en ménagère, une femme manie l’époussette en bousculant tout le monde, cherche à dresser sa planche à repasser, poursuit, tête basse, un travail sans fin.

Panneaux et journaux muraux illustrent les heurs et malheurs de l’existence au féminin : double journée, divorce, solitude, sexualité entravée, peu d’accès aux professions, absence sur la scène politique et syndicale, etc. D’autres, plus optimistes, annoncent que le monde est changé : « Le temps de demander est révolu ». « Aime-toi toi-même ». « La femme sacrifiée, c’est parfois beau ; l’homme sacrifié, c’est beau aussi ». « Si tu veux rester indépendante, reste célibataire ».

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Notes
1.
La Brabançonne des femmes, adaptation d’Édith Rubinstein. Animatrice du FLF et du journal Et la sœur ?, elle est aussi l’auteure de l’Opéra bof !
2.
Marianne Berenhaut, qui les a créées pour la circonstance, poursuivra cet art sculptural fait de matières douces.