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Chapitre quatre
Le Petit Livre rouge des Femmes

« Ce n’est pas un chef-d’œuvre. Ce n’est pas non plus une bonne marchandise pour prix de fin d’année. Mais ce pourrait bien être un best-seller s’il était acheté (40 F) par toutes celles qu’il concerne : les quatre millions et demi de femmes francophones belges, et toutes les autres qui lisent le français1. » (Françoise Collin.)

Dès 1970, Françoise Collin et Marie Denis assurent une chronique « Femmes » dans l’hebdomadaire La Relève. Présentation de livres subversifs, analyse critique de la presse féminine, découverte de l’avortement clandestin… Dans l’ensemble, les lecteurs acceptent l’information, qui souligne l’ouverture d’esprit de la revue.

Qu’est-ce qu’une poignée de lecteurs devant la masse des femmes qu’il s’agit d’avertir et de conquérir à leur propre cause ? s’interroge Marie Denis. La solidarité n’exige-t-elle pas de rejoindre les femmes dans le concret de leur vie, qui est aussi celle de chacune d’entre nous ? C’est entre femmes qu’il faut d’abord dialoguer.

Elle fait part de son projet aux féministes déjà rencontrées — elle-même se sent débutante en la matière — et joint par téléphone Jeanne Vercheval, fondatrice des Marie Mineur, et la journaliste Suzanne Van Rokeghem, dont elle fait ainsi connaissance2. Rendez-vous est pris, un soir de juin 1971, chez Marthe Van de Meulebroeke et sa mère, Hélène3, qui accueillent les volontaires dans une chaude maison pleine de livres et de photographies.

Dès la première réunion, le projet prend forme. Choisir de courtes scènes prises dans la vie de tous les jours, à la maison, dans la rue, au travail. En tirer la leçon. Exprimer des désirs, des frustrations. Affirmer des exigences.

Très vite, les langues se délient. Une femme pose la question qui est le secret de Polichinelle et deviendra le premier texte : « Qu’arrive-t-il lorsque les femmes se réunissent, le soir par exemple, pour écrire leur petit livre ? » Imaginer le désarroi de l’homme resté seul à la maison, avouer le sentiment de culpabilité de celles qui ont abandonné pour quelques heures compagnon, mari, enfants… Le ton du livre est trouvé.

D’inconnues ou presque qu’étaient les participantes deux heures plus tôt, elles deviennent l’équipe de rédaction dont l’objet va très vite trouver son nom : Le Petit Livre rouge des Femmes4, et son format : pour que les lectrices puissent cacher ce brûlot dans leur sac à provisions, il faut lui donner un aspect souple, ressemblant à s’y méprendre à un magazine féminin5.

Le groupe se met au travail avec enthousiasme, même si, par la suite, certaines vont retourner à des formes d’écriture qui leur sont propres, tandis que d’autres viennent apporter leur concours. Tous les âges, les situations, les tendances sont représentés6. Deux femmes dessinatrices, qui vivent dans une grande maison communautaire et artiste, parlent d’une voix différente, douce comme un rêve. L’une, Antoinette Sturbelle, devient la graphiste du projet, dont elle crée la couverture en subvertissant les boîtes de conserve d’Andy Warhol.

Toutes les expériences relatées, les idées exprimées, sont écoutées en toute confiance. Ensuite, l’une ou l’autre se propose pour rédiger un texte ; il sera commenté, remanié, et finalement approuvé. Anne Thyrion, du comité À travail égal, salaire égal, participe à la rédaction par l’écrit mais surtout par des histoires en images : courtes scènes dont l’humour va plus loin que tout récit. Reproduites en cartes postales, elles expriment encore aujourd’hui la révolte secrète des femmes.

Cependant, il arrive d’être surprise : « Parfois je me sentais contrainte, raconte Éliane Boucquey. Je trouvais cette libération absolue de l’après 68 excessive : libération sexuelle, anti-autoritarisme dans l’éducation… J’étais troublée par la question de l’avortement. Mais je pensais qu’il fallait mettre de côté mes réserves, tant il y avait urgence à changer les choses. La solidarité devait passer avant mes scrupules7. » Marie Denis avoue que la chose l’a plus d’une fois empêchée de dormir : « j’éprouvais qu’en nous adressant à de “simples femmes”, nous risquions de scandaliser par des mots qu’on n’écrit pas d’habitude et par l’affirmation de libertés dont on ne parle pas au grand jour. » L’avenir a montré que les lectrices ont pu faire la part des choses.

Table of contents

Notes
1.
La Relève, 4-11-1972.
2.
Ensemble, elles deviendront les trois responsables de la réalisation finale du projet.
3.
Hélène fait partie du comité À travail égal, salaire égal, dont elle fut la première secrétaire. Ouverte à toutes les causes, elle participe aux réunions du Petit Livre rouge des Femmes.
4.
Par analogie avec Le Petit Livre rouge des écoliers qui vient de paraître. Plus encore par l’attrait de la « pensée Mao » qui rend la liberté aux pieds des femmes et les appelle « la moitié du ciel ».
5.
Vendue à 40 F, le prix d’un exemplaire de Bonnes Soirées, la brochure a 48 pages. Format : 21,5 × 27,5. Éditions Vie Ouvrière.
6.
Parmi celles qui ont collaboré et outre celles ici nommées : Paulette Blanc, Rosalba Commando, Marie-Christine Closon, Claire Iwens, Anne Roy, Éliane Vogel-Polsky…
7.
Interview, janvier 1992.