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En Wallonie : les Marie Mineur.

Peu après ces premières manifestations, Chantal De Smet, parfaite bilingue, est l’invitée de Laurette Charlier au Magazine F. C’est une émission radio suivie et appréciée à la fois par les femmes au foyer et par les ouvrières dans les ateliers. À La Louvière, Jeanne Vercheval a branché la radio. L’interview de Chantal l’enthousiasme. Elle téléphone sur-le-champ à Laurette : « S’il y a des Dolle Mina en Wallonie, j’en suis ! » Ces deux militantes de gauche s’aperçoivent vite qu’elles sont sur la même longueur d’onde. La lutte des classes, d’accord, mais il serait peut-être temps de s’occuper aussi des femmes…

Chantal a découvert l’histoire d’une ouvrière qui s’appelait Marie Mineur. Cette femme de la province de Liège était « fille de fosse » et travaillait au fond des mines. S’étant montrée fort active dans le mouvement revendicatif de l’époque, elle dut émigrer dans le Hainaut, à Gilly, où elle continua la lutte pour la diminution du temps de travail et la suppression du travail des enfants dans les mines. Une des grandes figures féminines du mouvement ouvrier du 19e siècle.

Le nom du nouveau groupe est donc tout trouvé : une ouvrière, une militante (comme Wilhelmina Drukker), et une Wallonne de surcroît… on ne pouvait rêver mieux ! Avec ce symbole féminin qu’est le prénom Marie et ce Mineur qui renvoie à la mine, mais aussi à la dure réalité des femmes, éternelles « mineures »…

« Nous avons adopté ce nom parce qu’il nous distingue des mouvements d’émancipation féminine. En effet notre but vise principalement à toucher les femmes de milieu modeste. Femme travailleuse, épouse et fille de travailleur, notre mouvement se met donc au service des moins favorisés7. »

Peu après a lieu chez Jeanne la première réunion des Marie Mineur. Elles sont une dizaine : ouvrières, vendeuses, femmes d’ouvrage, enseignantes… Le groupe occupe dès le départ une place particulière dans le nouveau féminisme belge. Par l’origine sociale des militantes toutes issues des milieux populaires et en prise directe avec la vie ouvrière. Par l’implantation géographique : Charleroi et la région du Centre, une région industrielle, dominée par les socialistes. Par des actions très concrètes et axées d’une part sur l’avortement, d’autre part sur le travail, puis plus tard, avec la crise, sur le chômage. Ni les syndicats et partis de gauche ni les mouvements gauchistes n’oseront les critiquer et les traiter de « bourgeoises », comme ils le font parfois pour les autres groupes féministes.

« Les Dolle Mina ont choisi les gags et l’ironie pour ridiculiser les vieux préjugés. Les Marie Mineur craignent de mener ainsi une action trop superficielle, dont les motifs profonds ne seraient compris que d’une minorité8. »

Elles s’attaquent donc à des problèmes bien terre à terre : une école qui ne dispose pas de cour de récréation est leur première cible. Une enquête sur les conditions de travail des femmes est lancée dans les usines et touche 300 travailleuses.

Insistant, comme les Dolle Mina, sur la nécessité de changer la société en profondeur les Marie Mineur constatent que « les femmes privilégiées sont tentées de lutter pour des réformes. Les vieilles structures ne doivent pas être remises à neuf. C’est un emplâtre sur une jambe de bois. Il faut remettre tout en question, démolir ce qui existe, et construire cette société où plus un seul être humain ne pourra être exploité par un autre être humain9. »

L’accent est mis sur la solidarité nécessaire entre travailleurs et travailleuses. Des femmes en grève contre des discriminations salariales (Keramis, Kwatta…) reçoivent le soutien du groupe. « Si ça continue, je vais faire venir les Marie Mineur », lancent des ouvrières à leurs permanents syndicaux qu’elles jugent trop lents à réagir contre les discriminations…

Les Marie Mineur publient en 1971 une première brochure dans laquelle elles abordent sur un ton très concret les problèmes quotidiens des femmes de milieu populaire. En 1976, sort une deuxième brochure consacrée cette fois au chômage et en particulier aux exclusions qui frappent les femmes.

Notes
7.
Les cahiers du Libre Examen, op. cit.
8.
« Guerre des sexes ou lutte des classes ? » Le Soir, 18 et 19-4-1971.
9.
Ibid.