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Appliquer autrement la loi

Les statuts de La Famille Heureuse sont rédigés avec soin en tenant compte de la loi de 1923. Avant de se lancer, les fondatrices du planning consultent la magistrature et le parquet et s’assurent le soutien de personnalités, laïques pour la plupart : des magistrats, des médecins, des professeurs de l’Université libre de Bruxelles… acceptent de signer les statuts.

« Il ne s’agissait pas de transgresser la loi, mais de l’appliquer autrement. Nous n’avions aucun but de “lucre”, ce qui est visé par la loi. Nos activités n’étaient donc pas répréhensibles, mais l’ambiance générale était telle que tout le monde avait l’impression de pouvoir être poursuivi pour ce genre d’engagement6. »

Un local est fourni en location par Guy Cudell, bourgmestre de Saint-Josse. Quant à l’équipe médicale, elle se constitue autour du Dr Pierre Hubinont qui travaille à l’hôpital Saint-Pierre. Spécialisé dans la lutte contre la stérilité, le gynécologue ne peut ignorer les ravages causés par les avortements clandestins qui occupaient parfois, à Saint-Pierre, plus de lits que les accouchements !

Une centaine de bénévoles participent aux permanences quotidiennes, aux conférences, aux animations dans les écoles. Le mouvement pour le planning familial s’étend rapidement. Un second centre s’ouvre à Mons, fruit d’une collaboration entre les Femmes prévoyantes socialistes et Le Droit humain, d’autres suivent dans les principales villes de Wallonie ainsi qu’à l’ULB.

Pendant ce temps, en France, les articles sur la contraception se multiplient dans les journaux féminins. Pas toujours très complets ni très précis, ils ouvrent cependant une brèche importante par où s’engouffreront ensuite les féministes. On ne parle pas encore du « droit de disposer de son corps », mais de « maternité volontaire ». On ne revendique pas « la liberté d’avoir ou non des enfants », mais la « possibilité d’espacer les naissances ». Le nom choisi pour les centres de planning — Maternité heureuse en France, Famille Heureuse en Belgique — illustre la volonté de donner une image positive, familiale, rassurante pour la morale publique.

Il est intéressant de noter que les médecins des centres de planning n’ont pas dès le départ misé sur la pilule. « Nous ne disposions pas alors du recul que nous avons maintenant. Les réticences étaient nombreuses vis-à-vis d’un “médicament” qui interfère dans l’équilibre hormonal des femmes. Les médecins préféraient prescrire le diaphragme et le préservatif. Ils sont venus à la pilule sous la pression du public qui trouvait ce moyen de contraception beaucoup plus commode7. »

Notes
6.
Interview de Monique Rifflet, novembre 1991. Signe des temps, lors d’une des premières émissions Contraste à la télévision, le journaliste présentateur, Robert Stéphane, aujourd’hui administrateur général de la RTBF, apparaissait sur un écran dont la moitié était masquée en disant : « ce que j’ai dans la main, je ne peux pas vous le montrer » ; c’était une pilule contraceptive ! (Souvenir de Jacqueline Saroléa, janvier 1992.)
7.
Interview de Monique Rifflet.