retour à la table des matières — à l’index

Un constat accablant

« En automne 1961, une affaire d’infanticide3 avait attiré notre attention. Ce qui nous avait frappées, c’est qu’en 1961, dans un milieu normal, pas très instruit, mais pas ignorant pour autant, il puisse se passer ces drames affreux. Nous avons abordé ces problèmes en toute franchise, en étalant nos propres ignorances sur la question, disant comment nous nous étions débrouillées difficilement, y compris par le recours à l’avortement clandestin4. »

Ce travail d’échange, de réflexion et d’enquête confirme l’intuition de départ : la contraception est mal connue du public et peu pratiquée. La loi de 1923 a bloqué toute initiative. Adoptée au lendemain d’une guerre meurtrière, elle a été inspirée par un souci nataliste et par les positions de l’Église catholique. Le texte n’interdit pas la vente ou l’usage des contraceptifs, mais punit la distribution de contraceptifs et l’information donnée dans un but de lucre. Restée sans effet sur la natalité, cette loi aboutit à renforcer une attitude générale de gêne et de méfiance à l’égard de la sexualité, contribuant ainsi, selon Monique Rifflet, « à maintenir l’ignorance du public à l’égard des méthodes contraceptives modernes et à détourner le corps médical de prendre ses responsabilités en la matière ». La dissuasion a été efficace puisque quarante ans plus tard personne n’ose encore parler ouvertement de contraception. Les préservatifs sont en vente libre, mais qui a la hardiesse de les acheter ? Le diaphragme est difficile à obtenir, les crèmes spermicides ne se trouvent que dans une seule pharmacie bruxelloise. La pilule commence à se vendre à des prix prohibitifs qui en font, selon La Gauche, un contraceptif pour millionnaires !

Fin 1961, le sujet est proposé à l’émission de morale laïque La Pensée et les Hommes. Il passe le cap de la censure préalable (tous les textes prévus devaient être communiqués avant l’émission !). C’est la première fois qu’on parle de contraception à la radio. La réaction des auditeurs témoigne de l’ampleur du problème : plus de 700 lettres, contenant des témoignages et des prises de position, parviennent aux animateurs de l’émission. Un volumineux dossier qui va conduire à la création du premier centre de planning familial.

À cette époque, le mouvement pour le planning familial a déjà touché les pays voisins : Hollande, Angleterre, France… La petite équipe qui conçoit le projet peut donc s’appuyer sur l’expérience de centres existants. Elle reçoit l’aide matérielle de la loge Le Droit Humain et de l’IPPF (International Planned Parenthood Federation)5.

Notes
3.
Relatée par le journal Le Monde : il s’agissait d’une jeune ouvrière française, mère célibataire et rejetée par sa famille parce que le père était arabe. Au moment du procès, elle se trouvait à nouveau enceinte du même homme…
4.
Interview de Monique Rifflet, Voyelles, décembre 1980.
5.
L’IPPF venait de soutenir la création d’un centre de planning en République populaire de Pologne, autre pays à forte tradition et influence morale catholique.