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billet
Le jeu de la vie

Voyelles, no 99, octobre 79, page 99

Nous avons eu un bel été. Tout le monde le dit et je ferais bien de l’’admettre, sans quoi j’aurais l’air vraiment trop difficile. Je suis difficile. Je trouve qu’il a fait trop chaud en juillet, trop venteux en août. On pouvait s’en contenter, bien sûr, on se contente de tout, on se contente de vivre. « Encore heureux, dit Claire qui a six ans, encore heureux, Bonne-maman, que tu n’aies pas écrasé le vieux qui traversait la rue. » Oui, une chance, un bonheur. On se fait du bonheur avec le malheur différé. Encore heureux qu’il fasse beau en septembre !

Mais du malheur, on en aura connu cet été ! Au meilleur du soleil, on écoutait les nouvelles de Beyrouth de jour en jour et c’était comme si on entendait les bombes tomber sur les enfants. En 44, je venais d’avoir un bébé, quand tombaient les V1 sur Bruxelles. Je paniquais, je cachais l’enfant sous mon lit de crainte des éclats de vitre. Que c’était peu de choses, ces effondrements çà et là, à côté du pilonnage systématique que cette guerre-là a connu aussi ! Toutes les guerres sont effroyables.

Avec la fille de ce bébé de 1944, je joue « bataille » en attendant le repas. Je lui explique le jeu : si tu retournes la même carte que moi, c’est la bataille ! On regarde alors la carte suivante : la personne qui a la plus grosse gagne. Elle prend toutes les cartes de l’autre. Tout en jouant, j’écoute les nouvelles à la radio de midi. Les deux choses se mêlent et je trouve le jeu trop réaliste. Il y a bataille sur la carte trois, l’enfant tourne un neuf, rafle mon paquet et jubile. Elle a bien raison. Gagner est une des joies de l’existence. Réussir. Réussir dans la compétition. Remarquez, il y a toujours un perdant. Aux enfants, il faut donner l’envie de gagner et la force de perdre. C’est l’enjeu de la vie. Je sais. Et l’utopie, c’est de croire qu’on pourrait s’amuser, être heureux, en laissant autant de cartes à chacun. Si les règles étaient telles, tôt ou tard, il y en a un qui se mettrait à tricher pour avoir quand même plus que les autres. Ça, c’est la dynamique de la vie. Maintenant vous êtes libres de continuer à rêver. Moi je le fais, je rêve de jeux moins grossiers, de gens qui arrivent à s’entendre malgré tout et c’est ça leur victoire. Un jeu où on gagnerait tous ensemble. Par exemple, si les pays riches remettaient la dette des pays pauvres, renonçaient à ces sommes astronomiques qui n’existent quand même déjà plus puisqu’elles sont dépensées depuis belle lurette (et nous-mêmes et nos banques nous nous en passons, puisqu’elles sont prêtées !) ; si on faisait ça, les joueurs pauvres pourraient recommencer à construire et les riches continuer à jouer le jeu du monopoly, car il s’agit toujours de la même chose : ou bien on mange les petits et il ne reste rien, le jeu est fini, ou bien on leur prête de quoi se renflouer pour pouvoir continuer à jouer ensemble. Oh ! C’est utopique, je sais bien, parlons d’autre chose.

Il paraît que les femmes vont se trouver en bonne place sur les listes électorales pour que « la politique puisse être menée ensemble ». C’est le Premier ministre qui l’a dit (non pas le premier avril, comme naguère, mais ce jeudi 9 septembre). M. Martens patronne ainsi une affiche élaborée par le Conseil national des femmes : « Dans votre commune, le 10 octobre, faites aussi confiance à des femmes ». La formule est curieuse, un peu timide, polie comme sont encore les femmes, quoi qu’on dise. Cet « aussi » est tout un poème ! Car il est entendu que vous faites confiance à des hommes, ceux-là mêmes qui, parfois depuis avant votre naissance, dirigent votre commune avec les entourloupettes, les négligences ou les malhonnêtetés que vous savez. Vous le savez d’autant mieux que le concurrent malchanceux vous le raconte en long et en large dans le feuillet communal dissident que son parti publie. Il y a aussi des communes bien gérées, des gens honnêtes, tout existe. Ce qui n’existe pas, ce sont des communes gérées par leurs habitants. Le slogan existe, mais pas la réalité. À preuve : sur l’ensemble des élus, il y a 2 % de femmes bourgmestres, 6 % d’échevines et 9 % de conseillères communales. Comme vous le savez, la population comprend 51 % de femmes. Je crois que les jeunes sont un petit peu mieux représentés, mais ce n’est certainement pas en proportion de leur population non plus. Pourquoi ? C’est tout simple : les vieux hommes s’accrochent au pouvoir, même aux tous petits pouvoirs. Et ils ont toujours quelque part un copain qui a un autre petit pouvoir et qui les soutient ; c’est donnant-donnant. Les femmes, c’est comme les enfants, le tiers monde, les perdants du Monopoly : elles n’ont pas de monnaie d’échange, elles sont sans moyens et donc absentes… Vous en trouverez quand même çà et là sur les listes; un parti se discréditerait s’il ne présentait aucune femme aujourd’hui ; il y va de sa crédibilité. Alors, dans la mesure où vous faites confiance aux hommes, faites confiance aussi aux femmes. Si vous faites confiance à n’importe quels hommes, soit que vous ne les connaissiez pas, soit que malgré leurs turpitudes, vous cédiez aux courants, aux habitudes, alors ressaisissez-vous, choisissez une femme, ce sera probablement moins mal. Parce que les femmes n’ont pas encore eu le temps d’être abîmées par le pouvoir. Au minimum ça. Non, je ne suis pas très optimiste aujourd’hui, mais je ne suis pas négative non plus. Je ne suis pas de ceux qui disent : « La politique, c’est du caca ! » Oui, c’en est ! Donc il faut que ça change ! Donc il faut s’en mêler. Voter est un pouvoir que les femmes ont « reçu » bien tard. Et dont nous n’avons pas usé sérieusement, avouons-le. Sinon, malgré les règles truquées, nous aurions obtenu davantage. Pensons-y le 10 octobre.

Si, par chance, je vous donne plus le goût du combat que du découragement, écoutez encore ceci : Laurette Charlier — vous connaissez Laurette Charlier qui, depuis plus de dix ans, à la radio, puis à la TV parle aux femmes, parle pour les femmes et avec les femmes ? Eh bien, c’est fini. Dans le prochain programme, elle présentera des recettes de cuisine le samedi après-midi. Pour les hommes, je suppose. Mais cela, n’importe qui pourrait le faire, tandis que Laurette Charlier est une femme de grand talent et surtout sensible à tous les problèmes. Je me souviens d’interviews familiales passionnantes de vie vécue, ou bien son dernier film sur les femmes seules, si beau, si vrai, si réussi qu’on aurait pu le vendre à l’étranger, pensais-je, pour renflouer les caisses de la RTBF. Que ne l’ai-je écrit à la direction ! Mais pourquoi n’en suis-je pas, moi, de cette direction ? Et vous ? Quel pourcentage de femmes à cette assemblée ? Nous pourrions promouvoir des programmes vivants, gais, sérieux aussi, sensibles, pas compassés. On les réaliserait avec Laurette, Francine (qui avait une émission extraordinaire, encore jamais vue en télévision : où des femmes assises autour d’une table parlaient librement, entre elles, des questions de la vie). Avec Mamine aussi, avec Marianne et Françoise et quelques hommes, on créerait une télévision vraiment attrayante sans être sotte ni éculée (soit-disant, l’attrait c’est la « folie bergère » pour messieurs sur le retour). Excusez-moi, je me prenais à rêver, à croire que nous avions gagné les communales, je veux dire la bataille, je veux dire notre droit à jouer ensemble avec les hommes.

Marie Denis