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Billet
Fatima et autres fariboles

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Le printemps est venu par à-coups. Avec de terribles retours d’hiver. Les arbustes n’ont pas eu cet éclatement, cette joie de noces qui explose sous l’ardeur du soleil. Les lilas se sont ouverts peu à peu, les grappes se sont gonflées très lentement ; j’ai même cru qu’elles n’y arriveraient pas, mais ça y est ! Toujours quand les lilas fleurissent, on voit des gens en transporter trois branches dans le bus : ce sont les habitants des appartements qui ont rendu visite à ceux des jardins. Parfois c’est du muguet, hâtivement ficelé dans un petit sac, un bout d’enveloppe : le contraire de l’incommunicabilité et tous ces trucs qu’on raconte. Vous verrez, bientôt ce seront les pivoines, puis les dahlias. Même dans le métro. Pourtant les bus, c’est mieux, je vous assure, et les trams encore mieux, mais il n’y en a presque plus. Là, on voit vraiment la vie. La vie des trottoirs, celle des fenêtres ouvertes ou closes, des vitrines de magasins. Extraordinaire. Le premier jour qu’il faisait chaud, j’ai pris le bus, le monde avait entièrement changé. Les femmes en robes sorties des armoires, encore chiffonnées mais toutes respirantes, exhalant la soudaine chaleur. Des sandales, des châles blancs, des boutons de chemisiers ouverts, des jambes hâlées et d’autres blanches, enfin tout. Tout au grand jour, à la rue, à qui veut. Une jubilation confiante.

Place de Brouckère. Il me semble qu’il y a des éternités. Plus jamais je ne marche en touriste dans la ville. Et des bancs en ciment, s’il-vous-plaît ! Entourés d’arbustes en plastique. Les édiles, ils édifient n’importe quoi, prétendant qu’ils sont écolos bien qu’ils détruisent par ailleurs consciencieusement la ville pour rendre la circulation plus « fluide » — donc moins nocive, ajoutent-ils avec le sourire. Le sourire de la propagande n’est pas encore affiché sur les murs, ce sera pour septembre. J’inspecte l’aubette à journaux — une manie que j’ai attrapée — et je vois VOYelles bien en vue, quelle chance ! Que la mariée est plaisante ! Place du Finistère, aussi des bancs en ciment, circulation piétonnière et kiosques à journaux. Ici, pas de VOYelles en belle vue, rien que des magazines à seins, grossiers, indifférents, que de vieux hommes en mal de chaleur humaine feuillettent du regard. Ah, si j’avais mon lilas sous la main !

Ce qui est sciant avec certains hommes, c’est qu’ils se croient tout de suite agressés. Si nous disons que la soi-disant libération sexuelle, que la contraception même ont peut-être été plus libérantes pour eux que pour les femmes, ils commencent à s’énerver, à dire que nous ne sommes jamais contentes et qu’est ce que nous espérions ?, toujours à rêver l’impossible et nous déclarer victimes. Eux sont les inventeurs, nous les usagères. Cela donne des points de vue et des sentiments différents. Même si un jour la contraception marche comme une lettre à la poste (le courrier va au plus mal pour le moment), la vie ne deviendra pas aussitôt tellement simple qu’il n’y aura plus rien à dire. La vie sexuelle non plus. Il vaudrait mieux que les hommes — je veux dire ceux qui souhaitent l’apaisement — ne se sentent pas attaqués dès qu’ils ne sont plus protégés par nos silences. Ah, s’il pouvaient se sentir amicalement interpellés ! Affectueusement invités à comprendre. Parce qu’à toujours se croire agressé, on se met à vivre sur pied de guerre. Et la guerre, ça détruit, ça ne fait rien d’autre.

Et Fatima, qu’est-ce que ça fait ? Je croyais que dans l’esprit de tous, même à Rome, Fatima c’était du pur folklore. Le signe d’une vis dévissée : elle croit encore à Fatima ! Eh bien pas du tout ! Jean-Paul II est allé à Fatima, sérieux comme un pape. Les journaux en ont parlé sérieusement. Au minimum sans commentaire. Moi, je suis choquée, j’aimerais rentrer sous terre. Même si je n’aime pas ce pape à cause de son refus des réalités humaines et à cause de la morale sexuelle hypocrite qu’il semble vouloir rétablir, je pensais que par ailleurs c’était un homme parmi nous, un homme qui parfois sent les problèmes sociaux, un homme qui veut la justice, pas comme un miracle, mais comme une construction humaine. Peut-être ai-je tort de m’étonner, de m’indigner ? Peut-être un homme peut-il d’une part être fort intelligent et réfléchir aux problèmes du monde, puis en même temps croire que trois enfants ont reçu un message personnel de la Vierge, un secret (ou trois) à garder dans un tiroir et le pouvoir de faire du 13 mai un jour pas comme les autres ? Peut-être ces choses sont-elles conciliables et serait-ce faire preuve d’humilité que de l’admettre ? Ou bien les grands hommes jouent-ils une vaste comédie, voulant rassembler en leur personne toute l’histoire, ses vieux rites et ses croyances, les aspirations des peuples et les errances de la pensée, tous les compromis, les faux-semblants, les silences qui mentent et les paroles qui leurrent, les gestes qui endorment le troupeau ?

Non, je ne suis pas du tout découragée, mais je n’y vois pas clair, vraiment pas. Ouf ! Voici l’orage ; je cours ramasser mon linge et je me réjouis : j’avais semé l’engrais à cause de la pluie annoncée. Et vous imaginez, si le devin atmosphérique avait menti et mon herbe brûlée sous la médecine ? Vous trouvez qu’il ne faut pas engraisser les pelouses ? Laisser faire la pluie et le beau temps ?

Marie Denis

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