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Un soir, au moment où l’on rappelait aux enfants qu’il était déjà neuf heures, c’est la troisième fois qu’on vous le dit, son oncle lui fit signe.
— Tu pourrais te lever à six heures demain matin ?
— Bien sûr. Je serai prête en cinq minutes.
— S’il fait beau, nous irons à la chasse aux alouettes. Mets deux pulls au moins. Et des bottes.
C’était septembre, octobre peut-être. Un ciel très haut et le jour tôt levé encore. Elle s’éveillait comme il frappait en criant : « Six heures ! Tu viens ? »
Les champs buaient à peine tant la lumière brillait sur toute l’étendue labourée.
— Un temps parfait, disait-il, un temps idéal. Et il marchait devant elle, sans souci des ornières durcies.
Elle, avec ses bottes d’enfant Un peu trop grandes, trébuchait dans le chemin, choisissant tantôt le centre sableux, tantôt le fond de l’ornière, plus élastique. Tellement appliquée à le suivre, c’est à peine si elle remarquait la direction de leurs pas. Après avoir longé un champ de pommes de terre dont les fanes fraîchement brûlées disaient l’encens des Flandres, ils montaient le long des blés moissonnés. Tous les champs n’étaient plus qu’une seule terre brune, parfumée, chaude comme une chair. On n’en continuait pas moins à nommer les parcelles d’après les récoltes de l’été. Ils traversèrent l’avoine aux chaumes labourés jusqu’à un point culminant qu’on appelle le haut de la plaine. C’est à peine une bosse de terrain, à peine une élévation. De là, la vue s’étend aussi loin que l’œil de l’homme le permet, comme dans les livres de géographie. La main en visière et vous tournant successivement dans les quatre directions, vous apercevrez par temps clair l’arbre de la liberté, planté aux limites du village en 1918, les tours de Gand, les bois de Munte qui cachent les montagnes de Grammont, la ligne des peupliers qui accompagne l’Escaut et fait songer à la mer.
Tout ça de ce point de l’espace presque fictif où ils s’arrêtèrent, lui posant sa gibecière, elle soufflant un peu après cette longue course derrière l’adulte.
— Asseyons-nous, dit-il. Assieds-toi, c’est sec. Ils ne faut pas qu’elles nous voient. Il sortit de son sac une sorte de moulinet en bois de la grandeur d’une chaussure, serti de petits miroirs très brillants.
— Entends-tu les alouettes ?, dit-il.
Oui, maintenant elle les entendait. Depuis que son cœur frappait un peu moins fort dans sa poitrine, elle pouvait entendre les alouettes. Et, les écoutant, les apercevoir tout là haut dans le ciel. Son oncle lui avait appris ça : écouter pour voir, suivre le son pour découvrir l’oiseau.
Le bibelot aux cent miroirs était monté sur un pivot autour duquel s’enroulait une ficelle. Il lui en montra le maniement.
— Tu vois, c’est comme une toupie, c’est très facile. Tu n’as tirer, à la fin, tu dois laisser un peu de mou pour que la corde s’enroule à nouveau. Tu as compris ? Essaie.
Une fille comprend-elle ? Une fille sait-elle lancer la toupie ? Elle dut s’y reprendre à plusieurs fois pour attraper le rythme. Elle avait les doigts gourds, il ne faisait pas chaud. Le soleil restait haut, lointain. Lui, chargeait son fusil.
— À petits plombs, expliquait-il, pour de si petits oiseaux. Il ne faut surtout pas les abîmer. I faut tirer au moment — qui ne dure que quelques secondes — où ils se tiennent suspendus au dessus du miroir, étonnés de voir briller ce faux soleil à hauteur du sol. Profiter de cet instant de surprise pour tirer. Et pas trop bas, ajoutait-il, sinon c’est la boucherie.
Elle ne comprenait pas tout ce qu’il disait. Il parlait comme à une grande personne. Exprimant son code d’honneur, arguant de la finesse du jeu, de la précision du tir.
Elle s’efforçait de se montrer grande fille, de ne pas sentir le froid, de bien faire marcher le moulinet, de ne pas s’effrayer des coups de fusil tout près d’elle, de bien voir l’oiseau tomber — ça aussi il demandait : retiens bien où elles tombent — de ne pas trouver ça triste, de trouver ça formidable pour une fille. Avoir été choisie parmi tous, s’être levée avant tout le monde, être sortie sans bruit, avoir marché dans les champs teintés d’aurore, avoir pu actionner une machine, avoir été indispensable à la réussite du projet.
Il ne venait pas tellement d’alouettes. Elles restaient là haut, cachées dans l’épaisseur du ciel. Celles qui descendaient, il ne les ratait pas. Leur chute semblait plus rapide encore qu’un instant plus tôt leur descente en piqué vers le miroir trompeur. Ils avaient du mal à les retrouver dans tout ce frisottis brun clair. L’oiseau mort se confondait avec les petites mottes de terre, se cachait entre leurs interstices. Et c’était misère de les ramasser, inertes et chaudes, comme blotties dans la main.
— Nous aurions dû prendre un chien, a-t-il fait remarquer.
Elle préférait chercher longuement et qu’il n’y eût qu’eux deux, qu’il n’y eût personne à la ronde, personne jusqu’à l’horizon où terre et ciel se rejoignent.
Soudain ils aperçurent le facteur pédalant le long de la voie du tram. Il remit alors l’objet aux mille facettes dans la gibecière, à côté des petites bêtes encore tièdes, prenant soin de ne pas les écraser.
Le souvenir de cette aventure lui est revenu d’un coup, l’autre soir, en voyant à la télévision un film sur « les as de l’aviation pendant la guerre 14-18 ».
— Quel drôle de rapprochement ! L’alouette n’est qu’un animal, même si on l’appelle l’oiseau du bon Dieu. C’est donc normal de le tuer. L’Allemand est un être humain, mais c’est un ennemi, et la guerre, on devait la gagner, alors on les poursuivait comme de gros oiseaux noirs, on pensait à des vautours et on les abattait avec un sentiment de joie.
— Voir ça tant d’années après ! Ça paraît fou. Atroce.
Mais on ne peut nier qu’un jour une enfant ait été fière d’accompagner le chasseur. Ni que le pilote de chasse fut sincèrement appelé héros. Les guerres ne continuent-elles pas à s’imposer comme inévitables, et, par ailleurs, n’avons-nous pas gardé l’habitude de manger des petits oiseaux ?
P.S. Recette du pâté d’alouettes, confiée par les as du fusil après que la chasse au miroir ait été interdite : prenez une alouette, prenez aussi un cheval, passez le tout à la moulinette, salez, poivrez, ajoutez les fines herbes.
Marie Denis