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Créer La Chronique du Créquion, en faire cet objet à la fois dessiné, écrit, imposé de page en page et jusque dans le dessin des mots, tel est le cadeau qu’Aline Nève fait aujourd’hui à VOYelles qui en assume l’édition.
Je m’en voudrais, moi qui suis de la corporation de ceux qu’on appelle créateurs… (appellation qui nous honore et nous remplit d’effroi, car qui sommes-nous, si ce n’est des mains comme les vôtres, des yeux pour voir et pleurer, une bouche pour sentir et parfois sourire ?), je m’en voudrais de galvauder à mon tour un mot si grand : créer. Prenons-le dans son sens le plus simple, le plus immédiat, celui de faire apparaître ce qui n’existe pas, pas encore. Ce qui n’a pas encore été rassemblé, cette glaise qui fut là au commencement du monde et que voici car elle a pris forme sous nos yeux.
Aline est née à la fin de l’entre-deux-guerres, dans une famille plus ou moins nombreuse et qui habitait la campagne, sans doute dans une grande maison, entourée d’un parc peut-être, comme on dit d’un jardin dont on ne voit pas le fond. Elle y a vécu une enfance doucement sauvage. N’ayant pour tout écolage que la visite hebdomadaire d’une « demoiselle ». Trois heures de cours par semaine jusqu’à l’âge de douze ans. Et du temps, beaucoup de temps pour penser toute seule, pour comprendre et retenir ce que la demoiselle a dit et entrer à treize ans en classe de troisième, plus habituée à faire chanter le violon qu’à répondre tout haut aux questions du prof. Donc une immense timidité. Un étonnement désemparé lorsqu’à dix-sept ans, en classe d’arts décoratifs à l’Enfant Jésus, les élèves disent Charles Trenet ou Jacques Brel. Elle ne connaissait que Rameau et Debussy. Venait-elle d’une autre planète ? Parviendrait-elle jamais à rejoindre l’univers de ses compagnes qui vont au cinéma, ont des idoles et parlent chiffons ? Entre elles, il n’y a pas de langage commun. Alors Aline choisit celui des mains et des formes : la céramique.
Aline peint, Aline fait de beaux objets que les gens aiment et pourtant quelque chose ne va pas. Elle vit entre deux planètes, elle n’a pas encore trouvé sa vraie place sur Terre.
Pour se rencontrer elle-même en cet âge du milieu où tout se joue, elle a dû quitter ces lieux ordonnés où il est seulement convenu qu’une femme circonscrit son inspiration dans les limites qui lui sont accordées.
C’est dans une petite maison, entourée d’un jardin étroit, dans un hameau perdu, qu’Aline a pu enfin naître à elle-même. Un jour, à l’occasion d’une visite de sympathie à une voisine qui ne peut plus marcher, elle va connaître Nelly. Nelly, c’est un autre monde, qu’Aline découvre avec une complicité complice. Nelly est une femme du terroir, enracinée dans son village, dans sa culture. Elle y règne royalement. À l’usine, elle a été contremaîtresse. Et dans la vie une maîtresse femme. Si Aline, qui vient fidèlement la voir pour la distraire dans ses vieux jours, veut bien l’écouter, elle ne demande pas mieux. Car elle a des choses à dire, des choses qui peuvent passer à la postérité. Comment transposer cette parole dure, cette parole imagée, comment transcrire ce langage qui est du français wallon, le français que les Walions se complaisent à parler aux gens des villes, ce langage qu’ils inventent à mesure de l’histoire et qu’Aline appelle du « français croqué » ? Comment montrer en même temps la vitalité de cette femme, l’expressivité de son corps, de ses gestes, et tout cet aspect énorme, fantastique, qu’elle communique aux événements dont elle parle ? Ceci sera la création d’Aline. Aline va dessiner la femme, la maison, l’événement et aussi la parole. Elle va englober tout cela dans la page — cette limite blanche — le situer dans un rythme d’images et de textes, le pétrir dans une sorte de relief intérieur.
Le travail de la céramique est un engagement du corps, mais aussi un recueillement. Une fois la forme trouvée, l’esprit est en repos et c’est un patient bonheur de façonner l’objet : le voici arrondi dans son mystère placide.
Le paysage tracé avec le bambou à l’encre de Chine ou au brou de noix, aujourd’hui avec le pinceau, est silencieux, lui aussi. Il n’invective pas celle qui le capte et le redonne à sa façon.
Le livre est une transe incessante. Comment arriver au plus près d’une atmosphère, d’une personne même ? Aline tâtonne, recommence, s’énerve, va faire un tour de jardin — oh l’évidence des plantes ! —, revient à sa table de concentration. Peu à peu, l’histoire très humaine de Nelly se construit sur la feuille blanche. Nelly s’impose au point de choisir elle-même, dirait-on, la forme de son récit.
Si Nelly est maître de son langage, c’est Aline qui invente la transmission de cette parole vivante. Aline donne à voir et entendre, à sentir jusque dans son propre corps l’univers sage et fabuleux de Nelly, femme qui ne peut mourir.
Marie Denis