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Retrouver l’ambiance de l’avion, ce tram sur coussinet qui fait tant de manières, avec son personnel costumé, empesé, théâtral, et puis ce ton doucereux pour dire : « Le commandant X se fait un honneur de vous transporter sains et saufs jusque dans les Amériques. Toutefois, si l’appareil éclate en plein ciel, il vous suffira de vous jeter à la mer en déployant la petite barque qui vous attend sous votre siège… Enfin, pour oublier, voici du thé, des apéritifs, un film idiot, une dînette en plastique, un coussin pour dormir… »
Découvrir que mon voisin de vol, ce jeune transporteur de journaux à Montréal, est venu faire du ski en France avec deux cents autres sportifs de sa région. Parce que, n’est-ce pas, c’est tout différent comme style, et puis le site…
— Mais quelle dépense, dis-je, pour vous et pour le monde !
— C’est moins cher pour nous de venir skier dans les Alpes qu’à l’autre bout du Canada, dans les Rocheuses.
Évidemment. Le dollar monte, le franc descend. Et l’essence ? Ce n’est pas son problème.
Il me fait découvrir sa copine, assistante sociale et féministe. Qui a pour job : les enfants placés ; pour souci : la non-protection des familles d’accueil, les enfants ballottés de famille en home et pas de statut pour eux. Est-ce possible qu’il en soit ainsi partout ? Que nulle part dans les pays de droit, dans les pays civilisés on n’ait encore trouvé comment rendre la joie de vivre aux enfants perdus ?
Se découvrir toutes les deux si semblables malgré la distance, malgré toutes les distances. Joie de se comprendre comme si on se connaissait de longue date. Elle m’invite dans la « maison des femmes » de sa petite ville minière. Je l’invite en Belgique, nous échangeons des adresses, des promesses de s’écrire.
Retrouver Montréal sous la neige, grise neige d’hiver qui n’en finit pas. Le soleil la rend collante comme du sucre jusqu’à ce qu’une neige plus fraîche efface ce faux dégel. Retrouver la chambre tranquille, la salle de bain rouge, la rue très en pente, les arbres devenus frileux, la rue qui descend si fort, le bus 24 et sa population si nettement anglophone, puis le métro bleu, plus cosmopolite. Ne pas tout le temps penser que tout est mieux là-bas, plus net, plus joyeux, en tout cas moins maussade, moins méfiant que chez nous. Le penser quand même.
Découvrir des quartiers inconnus, celui de Saint-Henri aujourd’hui traversé par une bretelle d’autoroute — évidemment ! habité autrefois par Gabrielle Roy et qu’elle décrit de façon inoubliable dans son important roman Bonheur d’Occasion. Immense place aux arbres gris-mauve, hésitant entre neige et sève. Maisons aux longs escaliers de bois peint et l’on voudrait oublier que les appartements y sont petits et les habitants souvent pauvres. Le soleil avive les couleurs tandis que dans les rues silencieuses passent les molles voitures américaines.
Et puis retrouver tous les problèmes du monde au journal parlé, télévisé. Par les yeux et les oreilles. Israël et Salvador. Pas de trêve, pas un seul jour de trêve pour les violences du monde. Les retrouver si loin, c’est en ressentir davantage la terrible dimension.
Finalement retrouver ma vraie chambre, mon lit, mes pense-bête, tout mon désordre. Mes énervements. Le métro qui n’arrive pas, le contrôleur qui parle belge et me fait la leçon, le conducteur sympa qui attend quand je cours éperdument le long des rails. Retrouver nos querelles intestines, nos ministres interchangeables, notre franc malade et le voisin qui est devenu chômeur la semaine passée. Retrouver les projets à maintenir, les luttes à ne pas abandonner, les espoirs à ne pas perdre, le jour après jour à réussir.
Et puis ce fut Pâques. Pâques aux tisons. On n’avait plus vu ça depuis 150 ans, paraît-il. On en est tout fier : une performance ! Une fête quand même aussi. On a semé les œufs au jardin, malgré le froid. Les enfants ont mis des anoraks sur leurs pyjamas, ont découvert les œufs dans les bouquets de narcisses et leurs mains étaient chaudes. On ne devrait pas avoir si peur pour les enfants. On ne devrait pas dire : quel avenir leur préparons-nous ?, et toutes ces sinistres choses que nous nous serinons. C’est aujourd’hui que ça va mal et qu’il nous est difficile de voir comment nous allons nous en sortir. Mais l’avenir n’est pas entamé. L’avenir est en pyjama d’enfant, rose et à fleurs.
M.D.