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Ne nous marions plus
Redevenir sauvages

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Elles nous avaient prévenues, pourtant ! Des amies plus âgées nous avaient dit : vous verrez quand ce sera la crise !

Mais nous, comme des enfants qui veulent expérimenter par eux-mêmes, nous ne les avons pas écoutées. À quoi bon s’en faire à l’avance ? Nous étions jeunes, nous finissions nos études, la vie s’ouvrait devant nous. Nous allions exercer le métier auquel nous nous étions préparées et vers lequel on nous avait poussées, à cause de nos aptitudes et des besoins que le monde avait de nous. Nous allions aussi nous marier, avoir des enfants. Ce serait difficile, il y avait si peu de crèches, si peu d’aides pour les travailleuses, mais nous aurions tous les courages. Nous allions devenir secrétaires, puéricultrices, empaqueteuses, téléphonistes, enseignantes. Car il ne s’agissait même pas de voler la sacrosainte place des hommes ! — rassurez-vous, messieurs, vous la défendiez bien — mais de remplir ces métiers qu’on disait faits pour nous, pour nos mains fragiles, nos âmes dévouées… C’était il y a 10 ou 15 ans.

On nous félicitait. Notre travail consciencieux et moins payé (nous ne nous rebellions pas contre cette injustice) favorisait l’économie nationale. L’apport de nos cotisations sociales (dont nous n’avions pas compris qu’elles nous donnaient moins de droits qu’aux hommes…) remplissaient les caisses. Notre ajout dans le revenu familial permettait de faire face à l’achat d’une maison ou à des vacances au soleil, à de meilleures études pour nos fils et nos filles. Nous étions des perles ! On nous fêtait en mai !

Tout ça, c’est du passé ! Aujourd’hui la perle peut rentrer dans sa coquille¿ Car on n’a plus besoin de nous nulle part. Le travail sera désormais redistribué entre des machines et des hommes pas très nombreux. Des enfants, nous faisons mieux de ne plus en avoir, car les allocations familiales sont diminuées, en même temps que celles du chômage et que les salaires de ceux qui travaillent encore. Même le travail que nous avons nous-mêmes accompli ne nous donne plus droit aux allocations de chômage correspondantes. Désormais nous devenons des « cohabitantes ». Mères de famille, femmes au foyer, cohabitantes… autant de soumises aux lois du marché et de l’État gestionnaire !

Nous avons cru que le mariage était un statut qui nous insérait dans la société et nous permettait d’y élever nos enfants. Or, c’est tout le contraire qui se passe. Aujourd’hui, le mariage fait de nous des exclues sociales, des indésirables que des fonctionnaires pourchassent comme une ménagère le ferait de puces infectes.

Le gouvernement pèse sur la liberté des femmes, remet en cause leur droit à un travail et à un revenu propre. Tout cela se fait insidieusement, hypocritement. On ne ferme pas les écoles aux filles, on ne les chasse pas des universités, on n’interdit pas aux femmes mariées de travailler au dehors. Simplement, on s’arrange pour décourager leur travail professionnel, pour en restreindre les avantages financiers.

L’avenir pour nous, comme pour les écolières, les étudiantes, c’est peut-être un divorce « bidon » ou un célibat « officiel ». C’est certainement la solidarité. Défendre avec toujours plus de force cette idée qu’il faut partager le travail disponible entre tous : chômeurs et travailleurs, jeunes et vieux, hommes et femmes.

Marie Denis

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