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À la station Arts je change de métro. Hier après-midi, au moment de descendre vers ma rame, je voyais une foule de gens remonter, disant c’est pas la peine, faut prendre le bus. Une panne ? Une grève ? On ne sait pas. Comme la police est là, on pense grève. On croit qu’ils ont dit bus de remplacement et l’on reste bêtement planté sur le boulevard et sous la pluie.
Un couple essaie de prendre un taxi d’assaut. Ils ne savent que faire, ils ne connaissent pas les bus, d’ailleurs leur voiture est parqué au terminus du métro. Lui parle d’abandonner la voiture et de prendre un train : de toute façon, ne restons pas là, il faut faire vite. Ils s’encourent en se donnant la main, on sent que les gosses sont à repêcher quelque part en banlieue, ils n’ont pas une minute à perdre. Les usagers comprendraient les perturbations ? Les navetteurs seraient de cœur avec ceux qui bloquent les voies ? Pas du tout certain. On a rarement pitié de l’employé de l’État, on le croit gâté, voire profiteur. On l’envie. Bien à tort peut-être, mais qui est sûr que son sort est meilleur que celui du voisin ?
J’ai attrapé un bus qui m’a laissée aux confins de Schaerbeek, là où j’habitais pendant la guerre. En ce temps-là, les trams étaient perturbés par les alertes, mais on était philosophe, on était content même puisque c’était les Alliés qui nous protégeaient de leurs bombardiers. Je me demande si on va devenir philosophe. Ou bien hargneux ? Ou révolutionnaire ?
J’ai continué à pied. Trois kilomètres. Je voulais m’assurer que je pouvais encore les faire. Que je saurais m’en tirer quoi qu’il arrive. Et si la Sabena est en grève samedi alors qu’on m’attend au Québec ? Eh bien, j’irai à Amsterdam, à Paris, en train, en auto, n’importe quoi, je ne vais quand même pas me laisser arrêter par la mauvaise humeur de ceux qui engouffrent des milliards depuis des années. Vous avez vu dans le journal ? Eh bien quoi, Marie, tu deviens de droite ou quoi ? Je ne sais pas ce que je deviens, mais je ne peux pas dire que j’ai pitié quand c’est tout le contraire. Pire même : si je n’aime pas du tout ce gouvernement, j’avoue que je suis soulagée à l’idée qu’on va essayer de moins ruiner l’État, qu’on va arrêter l’hémorragie. Voilà que j’emploie leurs mots ! C’est un peu fort. On répète sans réfléchir les mots que l’on entend à la TV, on avale les slogans politiques et on finit par croire que c’est sa propre idée.
Pour me changer les idées, je regarde les façades tout en marchant, il y en a de très jolies, avec des volutes un peu Modern Style et d’autres avec des vérandas au premier étage, de longues vérandas vertes et des pots aux fenêtres. C’est que j’ai faim! Évidemment que j’ai faim : quand on sort de VOYelles après une journée, on a quatre ou cinq tasses de café dans le corps, mais un seul petit sandwich, alors on flageole. Heureusement, je connais une boulangerie sur le chemin, j’en ai déjà l’eau à la bouche. Une boulangerie de coin, avec cinq vitrines. Eh bien, plus rien. Rien que des fenêtres blanchies à la chaux. Maintenant que vous le dites, je l’avais déjà remarqué : fermeture. Grand âge ou faillite ? Et cette librairie, où est-elle ? Ce restaurant ? Dans les rues où on ne passe pas souvent, c’est fou ce qui disparaît. Oui, c’était trop, on trouvait qu’il y avait beaucoup trop de magasins, trop de marchandises, trop de facilités, trop d’employés dans les ministères. Mais on ne pensait pas du tout à ce qui arriverait le jour où ça ne marcherait plus. On disait : vous verrez un jour! Mais on ne pensait pas faillites, ni chômage. Manifestations encore moins. On voyait ça abstraitement, on ne pensait pas que cela se traduirait par la perte de leur emploi pour des gens qui n’y pouvaient rien, qui n’étaient responsables de rien, qui faisaient leur travail journalier, un point c’est tout.
Beaucoup de gens disent qu’ils ne sont pas responsables. Personne ne serait responsable, finalement. Voyez la sidérurgie : des mois, des années même qu’apparaissent au journal télévisé les ministres successifs, de Willy Claes à Marc Eskeyns. Et pour dire quoi ? Que ça va très mal, que c’est très grave mais qu’on s’en occupe, qu’on prendra des décisions prochainement. Puis c’est Davignon qui vient dire tout autre chose, on ne comprend plus, on n’a plus du tout confiance.
La crise, tout le monde peut comprendre : tout le monde peut comprendre que des pays neufs se dotent de leur propre sidérurgie. Mais chez nous, en plus, il y a toujours des questions communautaires : de wallonne qu’elle était, la sidérurgie est devenue « communautaire », si vous voyez ce que je veux dire, et à partir de ce moment-là on ne parle plus au grand jour. Et puis il y a d’autres problèmes cachés : nous ne savons pas où sont les résistances et où les connivences, mais nous savons que le bateau coule et que personne ne fait un geste positif pour le sauver. Alors que des hommes et des femmes dont cette industrie est le travail et le pain se mettent en colère, c’est normal, c’est heureux même, ça prouve qu’ils ne sont pas des vaincus. Finira-t-on par les écraser ?
À la fin, j’étais vraiment fatiguée. Je me suis même appuyée au mur du Sacré-Cœur pour manger la couque que j’avais fini par trouver dans une épicerie et je me suis demandé quelle était encore la différence entre moi et une clocharde, une mini-clocharde.
Marie Denis