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Même Bernard Pivot était plus naturellement joyeux qu’à l’habitude lorsqu’il annonçait son émission du 3 février : « Cinq femmes aujourd’hui. Non seulement elles sont passionnantes à lire, mais à entendre, écoutez-les ! », a-t-il dit. « Des femmes battantes », comme le disait Anne-Marie Crolays, L’Agricultrice (voir Livres dans ce numéro). Elle-même était certes la plus ardente et la plus confiante dans l’avenir des femmes et du monde. La plus caustique : Danielle Décuré, qui a écrit Vous avez vu le Pilote ? C’est une Femme, qui l’a vécu au prix de combien de rebuffades, mais en se roulant de rire. Cet Apostrophes pas comme les autres ressemblait à n’importe quelle table de cuisine ou de café autour de laquelle cinq femmes se découvrent, s’apprécient tout en s’analysant sans complaisance. Elles étaient si curieuses du vécu de chacune qu’elles en oubliaient leur livre ! Sûrement elles se sont quittées en s’embrassant.
Quelques jours plus tard, je retrouve au journal télévisé Anne-Marie Crolays face à son ministre, Édith Cresson. Joie d’écouter ce dialogue concret, sans détour. La politique agricole commune, quel imbroglio ! Madame Cresson semble décidée à se battre mais elle est obligée de reconnaître que ce n’est pas seulement un problème européen : les États-Unis ont la dictature du marché des céréales. Pour les gens et pour les bêtes ! Ainsi, par exemple, arrivent de la RDA des porcs meilleur marché, nourris de céréales qu’on leur a exportés à des prix subventionnés. Du coup nos cochons ne sont plus rentables ! Rien de ce que nous produisons ne doit rester rentable pour les gros du marché international. Tout ce que nous avons le droit de faire, c’est de transformer des poussins en mornes poulets et des cochonnets en porcs mous, nourris à l’américaine. À quoi allons-nous ressembler après ça ?
On aime bien acheter sa viande au GB, comme ça on peut y ramasser un petit slip en plus, mais qui est le dindon de la farce dans cette histoire ? À quand des réseaux de nourriture de chez nous à des prix normaux ?
La femme chômeuse, elle, c’est la femme punie. À preuve : elle est « traquée » par l’Onem. Ce n’est pas moi qui invente l’expression réaliste, c’est l’Onem même qui se vante, tel un chasseur, de traquer le gibier et de compter les pièces abattues. Grâce à l’achat d’un ordinateur, un bureau d’Onem a pu abattre 126 femmes en un mois, tandis qu’avant, il n’en atteignait que 68. Un doublé, quoi. Au journal télévisé, nous avons eu l’occasion de rencontrer une de ses pièces au tableau de chasse, jeune mère célibataire. Elle n’avait encore jamais trouvé d’emploi, sa qualification en couture n’y étant pas propice. Rayée du chômage et de ses droits sociaux bien qu’elle soit chef de famille, elle est momentanément recueillie par ses parents qui, après maintes démarches, toucheront eux-mêmes les allocations familiales pour l’enfant. Une femme supprimée = une victoire pour l’Onem. Hélas ! une victoire ressentie comme telle par trop d’hommes et de femmes qui oublient que l’allocation de chômage est l’expression de la solidarité des travailleurs et non une aumône de l’État ou des contribuables.
Le ministre Hansenne s’intéresse aujourd’hui aux chômeurs. Il avoue qu’il y en aura encore beaucoup pendant très longtemps. « Ce malheur, cette injustice, doivent-ils être en plus une punition ? », se demande-t-il. Et de remettre en question le pointage quotidien, organisation dépassée d’empêchement du travail en noir. Outre que cela n’empêche rien du tout, dit en substance le ministre, ça humilie des gens qui ne sont en rien responsables de ce qui leur arrive.
Avez-vous déjà entendu parler de la Dinner Party ? Il s’agit d’une monument : je féminise mes mots comme le font les Québecoises qui racontent cet événement dans Les Cahiers de la Femme sous le titre « La Banquet au féminin ». Elles disent aussi auteure, écrivaine, femmage (pour hommage). Même dans les quotidiens, dans les revues mixtes, elles cassent le genre dominant. Il est vrai qu’elles ont entendu un général s’écrier : « Vive le Québec libre ! » Et elles l’ont pris à leur propre compte.
La Dinner Party, c’est une sculpture démontable. Elle occupe une salle à elle seule. Créée aux États-Unis par Judy Chicago, elle sera à Montréal de mars à mai 82 (au moment du voyage de la Maison des Femmes de Bruxelles). La Dinner Party, c’est la table du festin, dressée au bord d’un immense triangle fait de porcelaines gravées sur lesquelles sont inscrits les noms de 999 femmes qui, parmi des millions d’inconnues, ont fait l’histoire des femmes et du monde. Treize couverts sont placés de chaque côté de la table pour 39 femmes. Celles-ci sont évoquées par l’assiette (toutes les assiettes sont différentes de dessin, de couleur, de forme, de volume) et par le napperon brodé qui symbolisent la vie de cette femme, de cette pionnière, de cette artiste, de cette ouvrière de l’histoire. Je n’ai pas vu l’objet, mais j’en suis curieuse et déjà comme investie. Avec les auteures des articles qui les décrivent, j’éprouve ceci : ce n’est pas emballant comme le serait une Victoire de Samothrace au féminin, mais l’invention est puissante et s’impose par sa minutie même. Quatre cents personnes ont travaillé pendant trois ans à la réalisation de l’œuvre de Judy Chicago. L’énormité de ce travail symbolise la création obscure, la durée incalculée de l’œuvre féminine des cathédrales que sont les nappes d’autel, les chasubles, les voiles et les robes des statues, les bannières brodées d’or… Cette table d’hôte dont nous sommes si souvent les humbles hôtesses, voici que nous en sommes les hôtesses attendues, honorées, immortalisées par ce Banquet symbolique.
Marie Denis