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Je déteste la science-fiction, je trouve ça embêtant, primaire, triste, inutile, froid, compliqué, à proscrire. Et je décide très souvent de ne plus jamais en lire. Mais il arrive que des gens que j’aime, que j’apprécie, dont je veux connaître ce qu’ils pensent, et qui se sont toujours exprimé dans un français, un anglais normal, choisissent un jour pour langage la science-fiction. Force m’est d’essayer de les déchiffrer, même si c’est à contre-cœur, même si dès les premières lignes j’ai l’impression que le livre est mort, qu’il tombe en poussière.
Ainsi Doris Lessing. Dont le livre, Le Carnet d’Or, paru il y a quelques années, m’a laissé une impression ineffaçable. Pour la première fois je rencontrais un livre où la pensée et la sensibilité étaient étroitement liées, où la vie sentimentale, l’idéologie politique, le fait-divers, les catastrophes mondiales formaient comme un concert à la fois cacophonique et assemblé, collé : notre univers.
Si je rappelle ce livre, c’est que je pense que le projet de Shikasta est un peu pareil : décrire la planète Terre, sa palpitation de plus en plus désespérée. Mais au lieu d’en faire une description du dedans, à travers les personnages d’un roman, à travers leurs gestes et les sentiments qu’ils expriment, ce sont des supra-terrestres qui vont et viennent dans l’atmosphère, font des rapports : agaçants comme tous les rapports, savants donc réducteurs, généralisateurs comme tous les rapports. Toutefois ces rapporteurs parfois m’émeuvent, éprouvent une sorte de pitié, de compréhension même, pour ces pauvres éphémères que sont les Terriens se battant pour une impossible survie et hâtant leur destruction par ces batailles mêmes.
Rien de ce qu’ils touchent et voient n’a de substance, aussi se nourrissent-ils en imagination du chaos, puisant leurs forces dans les potentialités d’une destruction créatrice.
[…] En cette fin atroce et abjecte de leur histoire, tandis qu’ils courent, se bousculent et se battent comme des fous parmi leurs misérables engins qui S’écroulent de partout, les Shikastiens atteignent par l’esprit à des sommets d’héroïsme et de — j’emploierai ici le mot foi. Après mûre réflexion. Avec prudence. Avec une déférence circonspecte mêlée d’espoir.
Cet extrait pris vers le milieu du livre montre combien le récit est apocalyptique dans le sens le plus strict du mot. Les descriptions de fin du monde ont pour but de hâter la fin en vue d’un commencement. C’est ce que Doris Lessing appelle une « destruction créatrice ». Vers le milieu du livre aussi, il y a un long fragment plus humain, plus terrestre : une jeune fille raconte, dans son journal, combien elle et les siens forment une famille à part, prédestinée pourrait-on dire (bien des détails font penser à la famille de Jésus), semblable aux plus humbles mais différente par sa mission, sorte de pont entre le monde malade et pauvre qu’ils aiment et soignent et un monde différent que le fils pressent, le fils qui apprend sans aller à l’école, qui sait intérieurement, le fils messager, sauveur si l’on peut dire. Mais, comme dans toutes les apocalypses : que tous se préparent, peu nombreux sont ceux qui comprendront le message !
J’ai vu Doris Lessing défendre son livre à Apostrophes. Je suis certaine qu’elle l’a écrit avec une grande ardeur, avec tout le sérieux possible. J’aurais préféré qu’elle choisisse la poésie comme langage de prémonition et d’appel. Certes, il y a de la poésie dans Shikasta, mais c’est de la poésie de science-fiction, la chair n’y est pas suffisamment présente.
Marie Denis