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« La cérémonie des adieux ». Une gentille boutade de Sartre se transforme en dix ans de lutte contre la maladie. Lutte tardive contre le tabac, l’alcool, tout ce qui hâte désormais la fin. Acceptation difficile mais sereine de sa demi-cécité. Dix ans avec des hauts et des bas, c’est long à souffrir, c’est court à vivre. Simone de Beauvoir raconte cela avec la précision, l’honnêteté qui lui est coutumière. Son souci de ne pas tricher l’incite à tout dire, sans trier, sans édulcorer.
Des journalistes de s’indigner : « Fallait-il raconter tout ça ? Ne pouvait-on nous faire la grâce de certains détails ? » Et pourquoi, messieurs ? Vous qui appréciez tant les films d’horreur, vous ne pourriez pas supporter de connaître les souffrances de celui que vous aimez ? Vous dites que cela lui ôte sa dignité ? Vous avez une bien curieuse notion de ce qui fait la dignité d’un être. « Atroce rapport d’une déchéance enregistrée avec l’impassibilité d’un clinicien ». Employer le mot « déchéance », c’est porter un jugement sur la maladie du déclin, celle qui vous attend, monsieur, presque à coup sûr. Quand à l’impassibilité du clinicien, on rencontre au contraire presque à chaque page la douleur secrète de Simone de Beauvoir, son effroi à chaque nouvelle alerte, son émotion douce à chaque rémission. On sent la solidarité des femmes qui entourent ce malade qu’elles aiment et dont elles respectent, quoi qu’il arrive, la dignité.
Combien de moments heureux sont consignés ici avec une sorte de piété : ce que Sartre a dit, fait, pensé pendant ces années sauvées. Les pays qu’il retrouve avec une curiosité adoucie. Sa présence à la vie, telle qu’il la reçoit, jour après jour. “Comment peut-il être si calme?" se demande Simone de Beauvoir. Pour elle, on le sent, tout est inacceptable : et l’échéance qui approche, et l’affaiblissement de Sartre, qui change sa perception des choses. C’est furtivement qu’elle note ses impressions, tant sa volonté d’accompagner l’événement est forte. Elle assiste, du mieux qu’elle peut. Elle est comme annihilée par l’événement et, même lorsqu’elle l’écrit, elle semble encore dans un état second. On ne retrouve plus sa grande colère, sa grande rébellion contre la mort. Peut-être a-telle changé, elle aussi… peut-être nous le dira-t-elle demain…
Les entretiens, qui forment la deuxième partie du livre, se veulent trop fidèles, à la fois par la forme orale tout simplement transcrite et par la façon dont Simone de Beauvoir pose à Sartre question sur question dans l’espoir de lui faire redire encore une fois l’essentiel de sa pensée vécue. Ici la rigueur ne sert pas le propos. Sartre se prête volontiers à cette sorte d’examen ; on dirait qu’il se découvre encore et s’en amuse. Sa vie, il l’a aimée, jour après jour. Il a réalisé ce qu’il voulait, librement. Mourir n’est rien.
M.D.