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Billet
Un bain de larmes

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Des radios libres de droite. Je lisais ça dans un journal et j’étais choquée, le journal l’était aussi, liberté et droite, c’est incompatible, la droite impose, la droite ordonne, la droite sanctionne et parfois de main armée. Mais la gauche ? La gauche est pacifiste. Alors, des radios libres de gauche ? Non, ça ne va pas tout à fait, la gauche a une idéologie, une façon de voir les choses, la gauche ne dit pas n’importe quoi. Alors, des radios libres neutres ? C’est pire que tout, c’est commercial, c’est infra-humain. Alors des radios d’État ? Finalement, oui. L’État, c’est l’Église au milieu du village, enfin l’ensemble des églises, c’est l’œcuménisme profane. Mais comment expliquez-vous alors que Georges Fillioud, ministre de la Communication en France, ait pu se scandaliser parce que TF1 a programmé un film sur la prostitution des enfants à Manille ? Il trouvait le sujet immoral ! « Otez ce drame que je ne saurais voir. » Ou bien, tellement honteux des vices de l’Occident, préfère-t-il qu’on montre seulement des drames plus simples, plus directs : la faim de monde, par exemple. Comme si la prostitution des enfants n’avait pas à voir avec la faim dans le monde ! Le film le disait d’ailleurs. Mais voilà : ou bien la lettre du ministre cache autre chose, ou bien — et ceci se vérifie à d’autres occasions — il y a dans l’idéologie de gauche un aspect « on peut tout faire » qui se marie mal avec le sens moral qu’elle possède aussi. La morale se nourrit de principes contradictoires. Ajoutez-y l’immense sentiment de culpabilité qui à la fois nous fragilise et nous affine et vous comprendrez de quoi meurt l’Occident.

Il paraît que c’est chrétien, ce sentiment de culpabilité, c’est d’origine judéo-chrétiennne. Juif, ce l’est certainement et c’est pourquoi j’adore les histoires juives, les romans juifs : se rouler dans les larmes qui vous sortent de partout, s’aimer en larmes.

C’est peut-être de ça que meurt le P.S.C. ? Avoir un grand idéal moral, qui couvre aussi bien la justice sociale que la « pureté des mœurs », et puis souffrir mille morts parce qu’on se sent incapable de l’appliquer. Avoir trouvé ce subterfuge : les uns s’attacheront surtout à promouvoir ce qu’on appelle les bonnes mœurs (morale sexuelle) et les autres seront attentifs à la justice distributive. Ainsi, il y aura toujours quelqu’un de moral quelque part, et pour le reste on pleurera tous ensemble.

J’ai l’air d’en rire et pourtant je n’aime pas les gens qui rejettent le sentiment de culpabilité. Je ne les crois pas sincères, je pense que c’est un effort qu’ils font afin de vivre mieux au présent, mais je ne puis pas croire qu’ils n’éprouvent rien de ce genre. Ou alors ce sont des robots, des cœurs de pierre.

Moi, je suis très judéo-chrétienne à ce point de vue. Hier,je repassais une trop vieille taie d’oreiller. Mince, mince, presqu’à trous. — Allons, tu ne vas pas garder ça, Marie ? — Si je mettais une pièce ? — Mais jette ça, qu’est-ce qui te prend, tu es avare où quoi ? Une taie de grand-mère, regarde ces lettres entrelacées, peut-être les avait-elle brodées elle-même pour son trousseau ? Peut-être c’est tout ce qui reste d’elle, ce geste inscrit dans la toile, sa main, le soir, sous la lampe qui n’était pas encore électrique. Et puis, jeter, acheter, je déteste. Je veux sauver.

Ou bien ceci : j’achète un paquet de carbonnades au GB ; au moment de le cuire je m’aperçois que ce n’est pas un bon morceau, ça va rester dur. Mais comme je m’y prends toujours un peu tard pour le souper, je ne vais pas pouvoir le cuire assez longtemps. Retarder le souper ? Non, je n’aime pas montrer que je suis en retard et puis ça m’embête, pendant que ça cuit, je tourne en rond, j’aime mieux en finir. À table, ils disent : vraiment pas fameux, vraiment tu as envie que nous nous cassions les dents ? — Je n’en peux rien, ils m’ont vendu un morceau qui ne convenait pas. — Tu as mal lu, peut-être, tu as acheté autre chose ? Et ils vont chercher l’emballage dans la corbeille à papier : regarde, si tu n’as pas été satisfaite, tu peux réclamer et on te remboursera le double de la valeur. — Vous n’y pensez pas ? — Mais si ! tu peux même renvoyer tout ce que nous avons laissé dans nos assiettes. Après, ils regardent la TV et moi je ronchonne dans mon coin. Je suis vexée. Alors j’écris au GB « Monsieur (quand j’ai à me plaindre, je mets toujours monsieur, autrement c’est madame, monsieur), voilà vingt ans que je suis votre cliente en toute confiance, etc., etc. » Savez-vous ce que je reçois en retour ? Une longue lettre manuscrite, très bien rédigée, ni désagréable ni obséquieuse, m’expliquant qu’il existe deux sortes de carbonnades : une dure à cuire et une normale, que j’ai choisi l’immangeable de mon plein gré, mais que néanmoins on me remboursera le double de ma dépense, etc. Le chèque est joint. Et moi de me sentir coupable, pas honnête, et je pleure par écrit, comme les romanciers, comme les hommes politiques. Je me roule dans la déréliction.

Marie Denis

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