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Une vibrante affirmation : vivre c’est vaincre, termine l’extraordinaire récit autobiographique de Monique Brossard-Le Grand, femme et chirurgien et intitulé Chienne de vie, je t’aime ! Tout au long de ma lecture, j’ai été prise de cette admiration presque inconditionnelle qu’on éprouve pour des gens qui ne vous ressemblent pas mais qui détiennent des qualités qu’on aurait tant voulu posséder : goût de vivre, chaleur humaine, santé énorme, volonté encore plus grande, aucune frayeur (ou presque), attrait pour l’aventure, une sincérité qui entraîne l’adhésion même quand on ne comprend pas de prime abord la démarche. Monique Brossard n’écrit pas elle-même son histoire, mais la raconte à Carol-Anne de Carolis — ce qui gène un peu au début mais très vite on l’oublie tant le récit est sans complaisance et passionnant.
Mariée très jeune dans la grande bourgeoisie du Nord, Monique Brossard se sent, après quelques mois de grand amour, prisonnière d’un mode de vie qui l’étouffe mais qu’elle supportera pendant plus de dix ans, en partie pour son fils et aussi parce que la vie sportive et élégante qui est la sienne lui donne des satisfactions. Pourtant, elle se décide et reprend à 32 ans des études de médecine qui lui permettront d’avoir son indépendance, de divorcer. Études très dures, à 100 km de la ville où elle continue à tenir son rôle de maîtresse de maison pour son mari — et pour elle-même — encore partagée entre le bonheur de devenir quelqu’un et celui de se laisser gâter matériellement. Divorcer, quitter la vie facile, exercer un métier dur, être mise au ban de la société de province… mais adorer son métier, éprouver le plaisir de réussir et la joie d’aider les malades, de les ressusciter physiquement et moralement. Monique se spécialise en otorhinolaryngologie et chirurgie faciale. Elle travaillera huit ans dans un centre de cancéreux, puis ouvrira un cabinet de chirurgie plastique. Un soir, devant la TV elle découvre les camps de réfugiés cambodgiens en Thaïlande et sent qu’elle ne peut se dérober à la tâche de les aider médicalement. Elle travaille pendant trois mois dans un hôpital provisoire de la Croix Rouge, en ramène un microbe inconnu qui se développe en elle, la paralyse pendant plusieurs mois. Actuellement, elle se remet sans qu’il soit sûr qu’elle retrouvera l’usage total de ses mains ni donc la possibilité d’opérer, c’est-à-dire d’exercer le métier qui la passionne.
La passion de la vie est immense chez cette femme qu’on pourrait dire un peu fantasque, ambivalente aussi.
Enfermée dans l’hôpital avec les cancéreux, elle comprend leur vie, elle se dépense absolument pour les sauver si possible, pour leur sauver un peu de joie et d’espoir en tout cas. Au weekend, elle part faire du ski ou chasser : là aussi elle se donne à fond et, sachant que la chose peut sembler étonnante, elle s’en explique : ces hommes qui font du sport avec elle sont peut-être les cancéreux de demain ? Et les cancéreux qu’elle retrouvera demain, leur apportant sa bonne mine et son entrain, ils ont peut-être joui de la vie durant bien des années ? Monique Brossard est à la fois impulsive et marquée d’une grande sagesse. Plus on va, dit-elle, plus on a envie d’être tolérant. Toute vie mérite d’être vécue. Et sauvée. Et aidée à vivre. La chirurgie esthétique, c’est ça : aider quelqu’un à se croire plus digne d’amour. La passion de la vie, voilà ce qu’illustre ce récit plein de détails concrets, de réflexions percutantes. À le lire, on se sent pendant quelques heures, plus grande, plus jeune, plus capable, plus humble aussi.
Marie Denis