retour à la table des matières — à l’index alphabétique — au dossier Voyelles
Je ne sais si ce que je raconte est une lapalissade, une illusion d’optique, un fait rare… toujours est-il que j’ai vu la lumière monter de derrière la terre. J’étais dans l’avion qui revient de Montréal, en cette courte nuit où l’on vole plus vite que le temps, où l’obscurité ne dure que quelques heures et déjà on est rentré dans le vieux monde. C’est ça, l’Est, dis-je à un jeune Québecois pas du tout blasé, prêt à partager son enthousiasme et le mien. Pour nous, l’Est, dis-je, c’est la frontière allemande, ou plus loin, la Russie, mais le vrai Est, c’est ceci : la lumière à son commencement. On dit que les églises furent tournées vers l’est pour que les religieuses et les servantes qui allaient à la première messe aient cette récompense : assister à la renaissance du jour. Je ne sais comment c’est à l’Équateur, ni de l’autre côté, ou bien au Pôle. J’aurais aimé connaître. Ces choses-là, tellement immuables ça nous remet un peu en place quand nous sommes trop tracassés des guerres linguistiques ou de la hausse de la TVA. Là-bas, à Montréal, c’est aussi la guerre des langues, mais ça a l’air plus raisonnable, plus civilisé, du moins maintenant. En français, les gens sont gentils tout plein ; on repère assez vite ceux qui dans la rue vont vous comprendre et vous indiquer le bon chemin. Parfois des vieux hommes autoritaires : si vous écoutiez ce que je vous dis ! J’écoutais, j’entendais, mais les expressions m’échappaient.
Les femmes y sont comme nous. Conduire les enfants à l’école et courir à son travail. Plus nombreuses à travailler. L’emploi un peu moins frappé par la crise. Et beaucoup d’activités: sports, étude de langues, recyclage, théâtre libre, chant, danse, vidéo, laboratoires d’écriture et patinage. Chez nous aussi tout cela existe, mais c’est plus secret me semble-t-il, moins à la une des journaux, moins apprécié. Chez nous, le scepticisme est signe d’intelligence n’est-ce pas ? Et puis là-bas, c’est grand ! La France est loin ! Alors, la culture, on se la crée sur place ; on se la joue ensemble et personne ne trouve à redire si c’est parfois un peu tranquille, un peu lent, un peu wallon, dirais-je. Avec des trouvailles, des fraîcheurs d’images qu’on envie.
Pour mon retour, les voleurs étaient passés. De petits voleurs bien polis, ils n’avaient même pas cassé le vase en l’ôtant de la table à ouvrages, ni renversé les fleurs. Juste ouvert tous les tiroirs, éparpillé leur contenu, emporté l’argent en billets. C’est tout. Même pas les chèques, ni les cuillers, ni l’appareil photographique. Des donateurs presque. N’empêche que trouver toutes ses affaires à terre, ça vous donne un coup de cafard. Et si j’avais été en haut, ce matin-là vers 11 heures ? Eh bien, j’aurais eu peur. J’aurais dit : vous n’êtes pas fous ? Mais s’ils avaient insisté, j’aurais eu peur. Avec ça qu’ils se sont fait prendre bêtement par l’agent du quartier. Parce qu’ils avaient des airs insolites et dans leur poche l’argent italien périmé que je garde en souvenir de l’année sainte ! Quels idiots. Où sont-ils maintenant ?
Le 11 novembre, au journal du matin, le type de la radio a fait une phrase sur les commémorations patriotiques, puis il a rappelé la journée des femmes, disant que ça tombait bien, un tribunal anglais vient d’acquitter une femme qui avait tué son amant, parce qu’elle l’avait fait au moment de ses règles. Or tout le monde sait, ajouta-t-il, que les femmes deviennent agressives, ces jours-là, mais n’en sont pas responsables. Comme expression de la misogynie, c’est un peu éculé, monsieur, votre histoire ; pour un journaliste en vue, je trouve que ça fait vieille rengaine. Le 11 novembre des femmes ne fut pas entièrement à l’unisson, cette année. Une grosse rencontre à Charleroi, sur le thème : « Combat contre la crise ». À la Maison des Femmes de Bruxelles, des tables rondes sur les différents points de luttes. Pourquoi cette déperdition de forces dans un moment où il est si important de s’unir, où le risque de voir reléguer les femmes dans l’anonymat du chômage et des tâches non reconnues est plus grand que jamais, ont dit certaines femmes. Cette question, on la pose chaque fois qu’un groupe, qu’on veut croire soudé dans une vérité unique et éclatante, apparaît divers, pas entièrement synchronisé, tel par exemple le groupe des écologistes qui se présentait sur plusieurs listes aux élections alors que les petites listes sont déjà tellement défavorisées par rapport aux grosses. Les écologistes ont expliqué qu’ils ne voulaient pas « jouer » le front uni alors qu’ils avaient des points de vues différents. Jouer l’union et avoir plein de dissensions internes, n’est-ce pas ce que montrent les grands partis au point de n’être plus crédibles ? L’honnêteté des écologistes a joué en leur faveur puisque les voilà d’un coup bien assis dans les deux chambres, faisant de la Belgique une pionnière de la représentation écologique. Alors, femmes à plusieurs voix, à plusieurs lieux, à plusieurs luttes, ne nous laissons pas décourager par ceux qui se font un plaisir de nous dénigrer, de saper notre confiance en nous-mêmes.
Marie Denis