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Billet
Oser

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Dans le journal, deux titres côte à côte : « La banque mondiale n’accordera que la moitié de l’aide désirable au tiers monde » et « Textile : le courant ne passe plus entre le Tiers monde et l’Europe ». On a envie de crier: c’est fou, ils sont fous. Ils fondent des organismes d’aide, d’étude de l’aide « désirable » ; de distribution de l’aide appropriée et puis, avouent-ils, on n’en distribuera que la moitié de 1981 à 1985 ! Ils créent des usines textiles dans le Tiers monde : cela leur permet une importation à bon marché et, pour les pays exportateurs, un début d’industrialisation. Et puis : stop ! Il est vrai que la crise frappe nos pays, il est vrai que les pertes d’emplois dans le textile se chiffrent par centaines de mille. Alors il valait mieux ne pas commencer. Ne pas aller dans le Tiers monde, ne pas le découvrir, ne pas le montrer à la TV, ne pas leur parler d’aide, ne pas y construire des usines, ne pas y transporter le tourisme. Prétendre que le monde se réduit à l’Europe et aux États-Unis. Ou seulement à la Belgique. Ignorer le reste. Parce qu’on n’est pas capable d’échanges. On est raide, on n’a pas d’idées, on se sent tout de suite débordé, grugé, envahi. Est-ce qu’on sait ce qu’on veut ?

C’était un soir de découragement. Elle avait tenu un stand à une exposition commerciale, tout lui semblait bête à périr, ses jambes lui rentraient dans le corps jusqu’au cou, elle n’avait même pas la force de marcher jusqu’au métro. Elle s’est mise à errer entre les comptoirs, écoutant les bonimenteurs, espérant vaguement la trouvaille, le gag, la perle rare qui la réconcilierait avec elle-même et le monde. Finalement, elle s’est laissé percer les oreilles. Maintenant elle est une autre femme. Avec deux petits trous en plus et des bijoux d’oreilles qu’on reçoit en prime si l’on achète trois chemises de nuit d’un coup, dans les braderies notamment.

Une émission télévisée, La rage de lire, Françoise Dolto et ses beaux cheveux blancs, son bel air de grand-mère intelligente. Mais aussi ce ton d’institutrice universelle, seule capable d’initier les ignorants que nous sommes aux secrets du langage humain. Nous ignorons qu’un enfant nouveau-né entend, écoute, comprend. À la naissance, l’enfant est reçu comme un petit colis, qui a tel sexe, tel poids, telle mesure. On oublie de lui parler dit Françoise Dolto. À la crèche, même scénario : on apporte le petit colis, on dit son régime, fait-il bien caca, c’est tout. Françoise Dolto soigne des enfants auxquels il n’a pas été parlé quand ils étaient bébés. Est-ce possible ? Il est vrai que nous avons connu une période hygiéniste où il importait plus de se laver les mains et mettre un tablier blanc que de prendre l’enfant dans ses bras, de lui chanter une berceuse. Peut-être en est-il encore un peu ainsi dans les crèches ? dans les maternités ? Françoise Dolto a une façon si mystérieuse, si traumatisante d’en parler, qu’on hésiterait à mettre au monde un enfant. De peur de traîner après soï une culpabilité infinie. Me reviennent heureusement des images de mon gynécologue, ses longues mains qui cueillaient l’enfant comme s’il s’agissait chaque fois d’un petit miracle, d’une merveille de plus, sa voix presque amoureuse pour dire : c’est une fille, c’est un garçon ! C’était sûrement un nouveau père, cet homme-là. Ne dit-on pas qu’ils le sont tous devenus ? Je ne crois pas que tout va bien dans le meilleur des mondes, mais je n’admets pas qu’on dise que tout empire tout le temps.

Aujourd’hui, les prostituées en vitrine occupent la rue de Brabant. Je les imaginais encore rue du Marché. Elles ont franchi les rails. Elles remontent. Il ne faut pas avoir peur. Elles ne sont pas effrayantes du tout. Attendrissantes plutôt. Tristes, dit-on. Je ne sais pas. Celles qui sont indépendantes disent : c’est mon métier, n’y touchez pas. Elles me fascinent. Précisément ce fait de s’asseoir dans la vitrine. En chair et en os. Quel gag ! Du théâtre fixe. Conventionnel mais modernisé. Non plus des lumières diffuses, genre vieux port, mais un décor tapageur, tout en contrastes. Les seins énormes éclatent, blancs dans la robe de moire, les cuisses n’en finissent plus de se croiser, le visage est plus que fardé. De l’Andy Warhol renforcé.

Si elles n’étaient là que pour le spectacle, si elles ne devaient pas aussi «travailler », si elles n’étaient pas non plus exploitées. Si de leur plein gré elles ne faisaient que montrer de façon un peu excessive des appâts qui sont par ailleurs courants, si elles étaient maîtres du spectacle, ce serait assez drôle. Une façon piquante de rappeler avec quoi ça marche, le sexe.

La pornographie, c’est tout autre chose. C’est une organisation perverse, un méli-mélo de fantasmes et d’images, accrocheurs parce que vulgaires, de découpages obscènes, répugnants. Par contraste, les prostituées de la rue du Brabant ont une dignité touchante. La pose est honnête, à la mesure des besoins pauvres qui hantent les abords des gares.

Oser la paix. Oui, c’est ça qu’ils ont fait, Anouar El Sadate, assassiné le 6 octobre, et Dom Helder Camara, venu le lendemain en Belgique. Ils ont voulu la justice et osé la paix. (À noter cependant que le président Sadate a trouvé la mort devant des fastes militaires.) Naïm Khader (que dans un beau film plein de retenue l’émission À suivre vient d’évoquer) était aussi, à sa façon, un artisan de paix. Mais, tant que le monde hurle d’injustice, il n’y a pas de paix possible. La guerre est là. Menaçante ou effective. L’occupation. L’esclavage économique. L’humiliation. Le refus de la liberté.

La justice est un projet fondamental. Qui appartient à ceux qui ont conscience de l’oppression. Dom Helder Camara est devenu un prophète après qu’il ait connu du dedans l’oppression de son peuple. Nous-mêmes ne connaissons pas l’esclavage de la misère, de la faim. Nous subissons l’oppression des femmes — elle existe. Nous savons les inégalités dans le monde, nous savons la malnutrition, le gaspillage, la terreur, le travail des enfants, les salaires honteux, la fragilité des immigrés, la torture, toutes les violences. L’injustice est partout chez elle, souvent avec bonne conscience.

Alors, oser la paix ? Comment ? En se réunissant par milliers, en criant le refus des missiles, l’horreur de la guerre et de la menace de guerre, des armes et des armées ? Oui. Mais cela ne suffira pas. Il faudra en même temps agir contre l’oppression, participer à la juste distribution des biens, reconnaître les droits de chacun, choisir les moyens d’y parvenir, élire ceux qui vont réaliser ces objectifs. Oser la paix, c’est ça.

Marie Denis

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