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Billet
Son sourire

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Il a horreur des sacs en plastique. Pour faire les courses, il prend toujours un panier d’osier. C’est sa coquetterie. Chez la boulangère, on lui dit « On a bon de vous voir arriver ainsi, l’anse au bras, on dirait que vous arrivez tout droit des Ardennes ! »

La liste de courses est-elle bien au fond du panier, ses clés, ses lunettes de soleil ? S’arrêtant sur le seuil pour s’en assurer, il se tourne encore une fois vers elle et lui sourit.

Pas d’adjectifs pour raconter le sourire. Le sourire apparaît éclairant le visage, éclairant toute la chambre. Il fait en un instant l’addition de tous les événements vécus, de toutes les impressions, durables ou fugitives, obscures, indéchiffrables, qui vous ont marqué le visage en fines petites rides, plis de rires et de larmes, plis de fatigue ou d’amertume, tout ça qui se récapitule et s’illumine en un éclair. Naît et déjà s’envole le miracle du sourire.

Son sourire l’avait séduite dès la première fois qu’ils s’étaient rencontrés. Et par la suite, lorsqu’ils avaient décidé de rester ensemble mais que ce n’était plus si évident, ce sourire ramenait tout à coup un signe de connivence plus profonde et s’effaçaient alors du moins retournaient dans l’ombre, les contradictions, les énervements, les points de mésentente. Un jour, ils avaient cru se quitter, lui partirait chercher du travail dans une autre ville et ce serait mieux pour tous les deux, avant qu’il ne soit trop tard, avant de se déchirer l’un l’autre au point de perdre jusqu’au souvenir des moments réussis, presque parfaits, chauds comme de longs sourires. Il avait fait sa valise et elle allait le conduire à la gare, ils étaient vraiment raisonnables. Des gens qui sauraient se quitter sans éclat, sans destruction. Au moment où le train s’ébranlait — cela avait duré longtemps, ils ne trouvaient rien à se dire, craignant de renouer bêtement, sentimentalement, par peur d’avoir mal, peur de se trouver seule dans l’appartement fait pour deux — au tout dernier moment, il s’était penché à la fenêtre et il avait eu, n’y prenant garde, son fameux sourire, unique parmi tous les autres, un peu de plis aux yeux qui disaient la réserve, la retenue de ce sourire pas si fréquent, et puis la fossette au fond de la joue, fossette à peine esquissée que sans doute il ignorait, tout le monde ne la remarquait pas, peut-être même pas sa mère, du moins elle n’en avait jamais parlé, elle ne l’avait peut-être jamais vraiment aimé, sa mère qui l’adorait, qui le voulait si souvent près d’elle, une fossette d’enfance, une gaieté du bas du visage qui contrastait avec le grand front toujours un peu tendu. Ce sourire-là, parti avec le train d’Allemagne et pourtant, de l’avoir ainsi reçu contre toute attente, encadré dans la fenêtre qui déjà s’amenuise et le visage qui s’estompe, elle a su que tout ne serait pas fini pour eux. Il existait, hors du temps, hors de la distance, quelque chose qui n’appartenait qu’à eux et que ce sourire involontaire avait rendu présent, d’un présent indestructible. Des années ont passé, des sourires sont revenus, des sourires coutumiers, des sourires extraordinaires. L’enfant dans son berceau, souriant aux anges, esquisse déjà ce signe singulier qui sera sien jusqu’au bord de la mort. Elle aussi a un sourire bien à elle. Il lui arrive de sentir combien il éclaire, réconforte. Et s’en étonne. Ou ça lui vient comme ça, de rien, parce qu’elle est heureuse, parce que tout marche, ou alors elle le fabrique, ce sourire, elle le fait monter en elle parce qu’il le faut, parce que l’heure est grave et qu’il n’est plus temps de parler, il n’est plus que d’accepter, de croire, de faire semblant de croire. Par dessus le drame, le malheur, la mort même, demeure un tout petit espace, une échancrure où le sourire se glisse, comme un pont léger. Il était cinq heures, elle lisait, lui ferait les courses. Soudain, son sourire, son sourire plus vivant que jamais, alors qu’on ne s’y attendait pas, on n’y pensait plus, la vie suivait son cours, les grands moments étaient passés, restaient ces douces convenances, ces attentions, des distractions aussi, des moments d’incompréhension, d’écart. L’a-t-elle remarqué davantage à cause de la lumière rasante du soleil descendant, ou bien venait-elle de lire quelque chose qui la rendait plus sensible ? Elle se souvint de la toute première fois, au pied de l’escalier, et cette autre, lorsqu’ils avaient gravi une petite pente raide à bicyclette, et puis souvent lorsqu’il revenait à pied du travail, toujours à la même heure. Elle se souvint du train, elle se souvint en un instant de toute leur vie ensemble, qui est comme un cercle et qui pourtant aura une fin. Brutale. Elle le lui dira tout à l’heure. Non, elle ne dira peut-être rien, le moment sera passé, et lui s’étonnerait comme d’un présage. Elle se leva, ferma son livre, alla désherber dans la cour. Elle avait envie d’être dehors, comme lui. Le soleil allongeait l’ombre des arbres, éclairait d’ocre le vieux mur. Soudain, on l’appela. Le voisin. Le voisin venait à la porte, disait « on a téléphoné, ma femme va vous expliquer… »

Écrire ceci qu’on a imaginé à partir d’un sourire qu’on voudrait ne pas oublier. Il y a bien les photographies qui rappelleront la chose et elle racontera peut-être comment c’était vraiment, mais peut-être n’en parlera-t-elle plus. C’est la raison pour laquelle elle invente cette histoire. Dès qu’elle aura fini, elle ira jusqu’au coin de la rue, et elle l’apercevra sans doute, car il est l’heure. Lui ne la reconnaît plus si vite, sa vue n’est plus aussi sûre, mais dès qu’elle aura levé la main, il n’hésitera plus. Elle verra son sourire se dessiner longuement, tendrement, le temps de tous ces pas qu’ils feront l’un vers l’autre, qu’ils n’osent plus faire en courant, courant pour se jeter dans les bras comme des jeunes, comme les jeunes qu’ils étaient.

Quelle heure est-il ? IL devrait être là depuis longtemps. On n’a pas appelé ? Vous n’avez rien entendu ? Le téléphone n’a pas sonné ? On dit qu’il se passe parfois plusieurs heures entre le moment de l’accident et celui où l’on vient vous prévenir. Il sera donc toujours trop tard et son dernier sourire, vous l’avez peut-être reçu.

Marie Denis

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