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Suzanne Lilar est avec Marguerite Yourcenar l’auteur belge contemporain le plus important. Elle garde, à 80 ans, un visage jeune (comme éternel), une parole ardente, une écriture à la fois savante et fougueuse. Grande lectrice et curieuse de tout, elle s’arc-boute aux sagesses les plus anciennes pour défricher des approches nouvelles de l’amour. Et de proposer une érotique : « un éros, c’est-à-dire un amour militant aussi fortement engagé dans la chair qu’impatient de s’en arracher ».
Intrépide pionnièrePionnière par ses études de droit à l’université de Gand en 1920, son inscription au barreau d’Anvers en 1925, Suzanne Lilar affiche dès son premier livre une pensée très personnelle. Le Burlador, c’est Don Juan vu par une femme. Une femme qui n’hésite pas à repenser le mythe à sa façon, à en faire — dans la version théâtrale qu’elle propose — l’archétype de la relation amoureuse. Le Don Juan de Suzanne Lilar n’est pas l’insatiable bourreau des cœurs féminins, qui accumule et délaisse ses victimes successives. Il est, comme tout homme réellement séduisant, l’instrument divin (un peu ange, un peu démon) qui fait accéder les femmes à l’expérience amoureuse. Suzanne Lilar déplace sans le nier le thème, si cher aux hommes, de l’initiation, de la révélation d’une femme à elle-même à travers sa passion pour l’homme qui la possède. La femme désire se soumettre au séducteur, mais ce qu’elle aura ainsi conquis : le plaisir d’amour, va se doubler d’un prolongement que l’homme ignore, d’un approfondissement de soi qui lui est propre et que l’homme va probablement lui envier. D’où la propension de celui-ci à recommencer l’expérience avec une autre. Qui, elle à son tour, y trouvera grande jouissance, et lui, frustré encore une fois, de se demander si une plus jeune, etc. Si bien que, comme dans la fable, est pris qui croyait prendre et, loin d’être un matamore, l’Espagnol campé par Suzanne Lilar ressemble plutôt à un petit garçon qui se demande ce qui lui arrive.
Périlleuse dialectique que celle de la relation homme-femme ! Suzanne Lilar ne la craint pas, elle en fait le centre de son argumentation en faveur de l’harmonie secrète de l’univers. Harmonie qui fut brisée au jour de ce qu’on nomme création et c’est pourquoi nous en avons la nostalgie comme d’un bien inestimable mais qui est encore à rassembler, à reconstituer. Désir de fusion, totale envie de franchir les limites de l’âme et du corps, ce sont les femmes surtout qui éprouvent ce sentiment et espèrent le réaliser dans la relation amoureuse. Elles ont toutefois une faiblesse — et Suzanne Lilar voudrait les en guérir — celle de prendre la partie pour le tout, de croire qu’il suffit d’aimer un homme pour connaître le bonheur. Or, le bonheur est son commencement : l’amour vécu pendant plus ou moins longtemps avec un homme, exige tout un savoir. Nullement le savoir mécaniste des recettes sexuelles mais une connaissance subtile de soi et de l’autre et en même temps une mise en garde contre l’usure du temps, contre la banalité qui survient dès que l’esprit n’est plus en éveil.
La confession anonyme est une longue confidence, qui se veut initiation. Réflexion sur la liaison passionnée, intense et intelligente entre un homme qui n’est plus jeune et une femme dans la maturité de l’âge, l’héroïne a songé à en tirer à la façon des écrits mystiques, un traité de l’amour. Oui, c’est bien d’un code de l’amour qu’il s’agit, elle-même le nomme une érotique. L’expérience amoureuse y est à la fois épreuve, jeu et réflexion. Loin de se livrer entièrement à la passion — on est trop intelligent, trop mûr pour cela — on s’en joue à soi-même le théâtre. On découvre l’économie de l’usage du sexe qui n’est pas seulement entretien du désir mais spiritualisation de l’amour qui culmine dans l’éloignement consenti.
Un amour qui se veut gratuit, passionné mais libre, un amour qui se renouvelle par l’invention érotique, tenant le corps et l’âme en suspens, un tel amour ne doit pas craindre de s’inscrire dans la durée.
Cette proposition fascinante est déployée dans Le couple et fait aussitôt le succès du livre. Suzanne Lilar a le don de faire partager ses découvertes, ses intuitions, ses connaissances. De façon à la fois timide et rassurée, très chaleureuse, elle commente Platon, les mythes grecs, les mystiques chrétiens et les sagesses orientales. Elle y prend appui pour confirmer sa profonde conviction : il existe un noyau d’où part l’expérience humaine et auquel, tout au long du parcours de la vie, il faut s’efforcer de faire retour.
Autrement dit, l’être qui vient au monde est séparé deux fois. Il l’est de son origine: l’Être, il l’est aussi d’avec lui-même puisque, sexué, il n’est pour une part qu’un homme, qu’une femme. Dès lors, il lui faut décanter continuellement, chercher l’unité dans le foisonnement, découvrir l’harmonie à travers le chaos, faire de sa vie un dépouillement qui conduit aux portes de l’absolu. Or quoi de plus extraordinaire, de plus extatique, de plus fusionnel que le moment de l’amour ? Banalisé par le mariage bourgeois, l’amour a perdu son sens primordial, son sens sacré que lui donnaient les religions et même les fêtes populaires qui à leur façon en célébraient la dimension transgressive.
C’est bien à une religion de l’amour, charnelle et spirituelle, que convie allègrement Suzanne Lilar.
Le plaisir de la controversePourquoi Suzanne Lilar s’en est-elle pris successivement à Sartre et à Simone de Beauvoir, écrivains et philosophes qui, partant d’une toute autre vision du monde, ne pouvaient que heurter ses convictions ? Peut-être y avait-il un plaisir, une émulation, un défi à déceler les contradictions chez ces maîtres à penser de l’époque ? Suzanne Lilar passe de l’invective à l’éloge, elle semble chercher le dialogue mais celui-ci est-il possible ? Les antagonistes ne sont-ils pas si éloignés les uns des autres que les coups ne peuvent porter, que les interrogations sont sans fondement ? Faute de place, nous ne pouvons analyser la controverse avec Sartre, qui porte particulièrement sur le puritanisme de l’écrivain, son manichéisme qui s’ignore et cadre mal avec une option qui se veut existentielle.
À Simone de Beauvoir il est reproché de vouloir trop prouver, d’être naïve et surtout inconséquente. Dans ses romans, dans son autobiographie, Simone de Beauvoir décrit avec sincérité l’expérience amoureuse. Elle montre combien la femme en a une approche différente de l’amour, combien le sexe pour elle est inséparable d’autres attirances, d’une certaine convenance de l’esprit et du cœur, d’un espoir de durée ou du moins de prolongement. Tandis que l’homme vit l’acte sexuel comme une chose séparée, qui s’oublie, qui se renouvelle davantage par le changement de partenaire que par un approfondissement de la relation. Ce qu’elle exprime là est en parfait accord avec ce qu’écrit Suzanne Lilar. Comment dès lors Simone de Beauvoir ose-t-elle proclamer : on ne naît pas femme, on le devient ? Tel est Le malentendu du deuxième sexe que Suzanne Lilar s’efforce d’élucider avec fougue et ténacité. Sans se départir de sa courtoisie, elle exprime son irritation. Elle considère que Simone de Beauvoir trompe les femmes avec un livre « baclé » et qui pour cette raison n’a pas gros succès. Le malentendu est écrit avant la vague féministe des années 70 qui a confirmé le succès du Deuxième sexe tout en posant et reposant la question entrevue par Suzanne Lilar : comment refuser le conditionnement féminin sans se mutiler de son être femme ?
La réponse de Suzanne Lilar à ce dilemme est la connaissance de soi : l’acceptation de son être sur le mode féminin tout en prenant conscience qu’on est avant tout une personne et une personne bisexuée. Dès lors que nous savons nos potentialités masculines importantes, il nous est loisible de revêtir dans la liberté notre forme féminine. C’est cette forme qui permet le jeu, l’aisance du jeu, particulièrement dans le jeu érotique.
Thèse tout à fait séduisante mais dont l’application dans les scènes érotiques décrites par Suzanne Lilar me paraît pour le moins bizarre, aussi incohérente que ne le sont parfois les affirmations de Sartre et de Simone de Beauvoir. Scènes où la violence érotique est jouée uniquement par l’homme tandis que la femme s’y soumet avec délice et acquiescement de la volonté. Son désir se déploie sur le mode féminin renforcé : agenouillements, coups acceptés, vêtements arrachés, etc. Jamais les rôles ne s’inversent. La bisexualité n’entre pas en scène. Prévoyant ma perplexité, Suzanne Lilar rappelle qu’il est ici question de jouer la scène primordiale (pas freudienne, ça n’a rien à voir), la scène «archétypale». Je ne comprends pas. Je suis d’autant plus troublée que Marguerite Duras tient le même propos. Elle aussi prône un érotisme féminin fait de soumission, même aux crachats, aux coups, plaisir dans l’abaissement. Or, l’une et l’autre préconisent la même passion amoureuse, le même désir de fusion avec l’autre qui vous est pareil. Marguerite dit « inceste » là où Suzanne dit « androgyne ». Si leur expérience est ce qu’elles écrivent, la relation maître-esclave est la seule qui donne jouissance et, qui plus est : l’’esclave s’incarne dans la forme de femme, l’autre forme demeure celle du maître. Qu’à cela ne tienne, rétorque Suzanne Lilar, il s’agit d’une ascèse, d’une mise en scène d’effacement qui préfigure l’union à Dieu qui est anéantissement du moi. Je reste choquée, pas convaincue.
Je crois qu’à force de jouer avec les analogies, Suzanne Lilar se laisse piéger par la forme au point de faire fi du contenu.
Si l’existence est une synthèse des contraires — comme Beauvoir elle-même le constate dans sa mythologie — alors maintenir une tension dialectique entre le Féminin et le Masculin, témoigner à tout instant de leur antagonisme en même temps que de leur attraction réciproque, c’est exister intensément.
Semblables et différents, et cette différence qui trop souvent les isole devient quand ils se rejoignent la source de leur émerveillement.
On dirait qu’elles s’entendent, non ?
Relisant Le journal d’un analogiste, je retrouve une vision réellement enivrante par sa justesse, sa profondeur. Particulièrement cette question que je fais mienne : les choses sont-elles belles en elles-mêmes ou est-ce nous qui par notre regard leur donnons un langage, un sens, une poésie ? Posant la question, elle la tranche en faveur du regard posé, du symbole perçu, du prolongement que permet l’attention, le pouvoir de comparaison et finalement la culture. C’est ici peut-être que nous nous séparons, moi retournant avec Simone de Beauvoir vers une vision plus mystérieuse encore, plus humble, plus terre à terre : le monde existe et nous sommes dedans. Il est chaos, contradictions, questionnement. Beauté farouche. Horreur. injustice.
Toute réponse est incertaine. Certes, j’accompagne Suzanne Lilar dans son désir d’un monde qui serait signe et appel, qui serait parcours et passage, accomplissement. J’admire cette œuvre entièrement tournée vers ce qu’elle tient pour essentiel.
Je savais avec la force de l’évidence que j’étais sur terre pour témoigner de la cohérence universelle. Je ne crois pas que j’attendais autre chose de la vie. (…) S’y est ajoutée pour moi la passion de dire».
Marie Denis