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Malade de voir le problème de l’avortement mis de nouveau à la une de l’actualité journalistique. De quoi nourrir une belle émission Écran témoin (7/9/81). De quoi remercier son animateur — oui, il a très bien fait ça — ainsi que toute l’équipe, toute la RTBF tant qu’à faire, bravo, bravo. Enfin merde quoi. L’’avortement ne deviendra-t-il donc jamais ce qu’il est en réalité : un problème privé ? Entendre que la meilleure solution, c’est de voter la suspension des poursuites afin d’avoir trois ans (!) pour façonner une bonne petite loi chèvrechoutante qu’avaleront de guerre lasse tant les durs qui ont encore d’autres chats à fouetter que les ramollos qui en ont déjà ramassé d’autres. Et on en viendrait soi-même à approuver ces « modus vivendi» comme s’ils étaient les fruits excellents de l’esprit démocratique, pluraliste et tout. En quoi la Belgique a toujours été un modèle n’est-ce pas ?
Et on va aux élections ? Avec les mêmes visages qu’on ne sait plus voir en peinture, les mêmes mots creux et sourires des dents, les mêmes problèmes escamotés, la même population flottante et divisée même si à la porte de l’urne on rigole ensemble pour ne pas s’énerver. D’ailleurs le vote est secret. Et c’est dommage : tout le jeu ne consiste-t-il pas à flatter ses électeurs potentiels, ou crus tels, et tant pis si on a menti au sujet de la sidérurgie wallonne, sur le nombre de chômeurs, sur l’achat des missiles, sur les allocations familiales ? On élit des gouvernants mais personne ne souhaite gouverner. Être élu, oui. Et glisser des peaux de bananes sous la patte de l’adversaire. Adversaire ? Même pas. Compère. Et nous dans tout ça ? Nous ? Complices.
La Revue Nouvelle de septembre publie sous le titre « Wallonne, allons voir si la rose. Une politique de gauche ? » un dossier sur notre situation politico-socio-économique qui donne froid dans le dos. Pour vous empêcher d’être pétrifié d’horreur, quelque humour s’est glissé dans l’analyse. Un peu comme on sourit en disant « sincères condoléances », question de se décrisper la machoire. Après avoir décrit les vaines acrobaties de « Maribel> et autres galipettes gouvernementales, elle se demande : « Le soleil se lève-t-il en France ? » Et d’exprimer ce que ressentent tous ceux qui ont dansé dans leur cœur au soir du 10 mai : étonnement et joie d’entendre dire simplement les choses. De façon convaincue. Déjà convaincante grâce à ce ton qui semble sans détour. Cela, c’est déjà du soleil. Restent les énormes difficultés pour changer tant soit peu les choses dans un contexte économique sombre et serré. En Belgique, le manque de soleil, c’est surtout ça. Ne rien vouloir risquer.
Rester cramponnés sur le radeau qui s’enfonce. Se réveiller Wallons ? Libres et Wallons ? Responsables et Wallons ? Entreprenants et Wallons ?
Un peu effrayée à l’idée que le redressement de l’économie va de pair avec de nouvelles industries qui vont couvrir de nouveaux besoins. De nouveaux besoins ? De grâce ! Nous imposer encore un nouvel esclavage ! On nous reproche déjà tellement tous ces conditionnements…
— Tu te plains de quelque chose ? Ta machine à faire la vaisselle ? Non, pas spécialement. Encore que au début, comme tant de femmes, j’ai trouvé ça un peu du « luxe ». Maintenant, je sais que c’est de la pollution en plus de l’énorme dépense d’énergie. Ma conscience n’est jamais en paix. L’informatique ? Je l’ai déjà dit : j’ai envie et j’en ai peur. Je trouve qu’on est heureux comme ça. Heureux ? Enfin, tranquille. Tranquille ? Oh ! Ce n’est pas ça non plus. J’avais cru comprendre que maintenant on avait assez abîmé le monde avec des machines et du béton et qu’on allait désormais se contenter de ce qu’on a, employer l’énergie qu’on a. Un chômeur écrit dans Le Monde que si on remettait tous les chômeurs actuels dans les usines et les bureaux existants, on arriverait aux fameuses 36 heures. Avec perte de salaire de 3 % environ, mais n’est-ce pas là la vraie solidarité ?
D’un autre côté, il faut toujours inventer. L’humanité est acculée à l’invention. Décrivant le passage des premiers trains, Victor Hugo prédisait la mort par épouvante. Et maintenant, il n’y a même plus une vache pour se retourner sur leur passage à 160 km/heure. Allons, Marie, un peu de confiance ! On va encore t’inventer des trucs dont tu n’as pas idée. Ta tranquillité, tu l’auras après ta mort. Je veux bien, mais je ne suis pas tranquille…
En septembre, mon rêve, c’était trouver des mûres. Dans les Ardennes, j’ai mes coins que personne ne connaît. Devais-je partager ce bien de production ? Les Ardennes sont loin et l’essence est chère. Je scrute la banlieue brabançonne à la recherche d’un chemin creux, une haie mal entretenue, un roncier oublié. Rien. Je téléphone à des amies, des maires de villages, des curés, des sœurs. Rien. De deux choses l’une : où bien ils gardent les mûres pour eux, ou bien la Belgique est vraiment abandonnée des dieux, déracinée, asséchée, nucléarisée, effacée de la carte du monde. À moins qu’en Flandre ? En Flandre, j’ai mes cachettes aussi. Mais là, c’est la plaine, on vous voit venir. Les acheter au marché St Gilles ? Elles viennent de Bulgarie, paraît-il. Et grosses avec ça. Cultivées sans doute.
Le roncier, c’est le triomphe de la contre culture.
Le roncier, c’est la force sauvage qui fait retour. Qui enjambe à nouveau les fossés, grimpe à l’assaut du talus, envahit les chemins de traverse.
Le roncier resurgit, explose en gerbes piquantes, fleurit en tons roses très rares, fructifie dans un bleu nuit juteux — qui tâche les blouses, faites attention, mais pour la cueillette, il est trop tard.
Marie Denis