retour à la table des matières — à l’index alphabétique — au dossier Voyelles
Dès qu’elles l’entendent moudre le café (elle a alors acheté du moulu, mais elles entendent grincer la porte, ouvrir le robinet, respirer même elles entendent…) elles se glissent hors de la chambre, les yeux brillants d’impatience contenue, les pieds gracieux sous la longue chemise de nuit qui les fait femmes déjà. À pas de loup elles descendront les marches de pierre, brisant les fils de la vierge, elles feindront — pour faire plaisir à grand-mère — d’admirer les nouvelles fleurs venues à l’hibiscus, elles iront vers leurs jeux sous les arbres, les soupes d’escargots et d’herbes recommandés par le docteur « pour faire semblant », les appendicites opérées d’un caillou, les mariages supposés, les accouchements secrets, les nouveaux-nés imaginaires sortis du nombril et nourris au sein bouton « J’ai déjà des boutons », puis mis au berceau « dors maintenant » parce que les mères ont soudain envie d’autres jeux.
J’ai beau être féministe, on ne m’ôtera pas de l’idée que les filles sont différentes et pas seulement à cause de l’éducation. Petites sorcières en fleur, elfes dansantes, câlines et menteuses, usant de leur pouvoir de femmes, s’y exerçant. Plus profondément, et ici elles sont semblables aux garçons, ardentes et naïves, toutes prêtes à croire, à aimer, à espérer. C’est alors qu’on voudrait arrêter le temps. Reculer le moment où il leur faudra affronter la dure réalité humaine. Sauver dans les enfants cette confiance perdue qui nous fait souvent si amers. Prolonger ces longs jours d’été, jeux des corps dans l’eau, feux des paroles et des promesses, tels au commencement du monde, lorsqu’il n’y avait pas encore de passé et donc pas non plus d’arrière-pensées.
La phrase la plus mélancolique de la littérature française, a dit de Gaulle, c’est celle qui ouvre l’avant-dernier chapitre des Vacances de la comtesse de Ségur : « Les vacances étaient près de leur fin, les enfants s’aimaient tous de plus en plus ». Oh, cette prescience des enfants, leur pressentiment de l’avenir adulte, fait d’hostilités secrètes, de combats indécis, de gestes inavoués, de nostalgies lourdes.
Il suffira de remarquer, dans l’attente du train, cette Anglaise encore jeune, encore blonde et fraîche mais quelle moue désabusée ! Ses deux fils d’une quinzaine d’année sirotent leur limonade, le mari va et vient, alerte, sûr de lui. Elle balance son pied, fait claquer sa sandale. Sa jambe est fine et dorée, ses épaules aussi, le soleil a bien fonctionné, de quoi se plaint-elle, pourquoi ce visage déconfit ? Un peu plus loin, une jeune femme rit aux éclats. Royalement enceinte, elle semble rutiler de bonheur. Suffira-t-il de quinze ans et même moins pour transformer cet épanouissement de la jeune mère en maussaderie de la femme inutile, amaigrie de nervosité dans sa robe à fleurettes et qui se demande si les onze mois d’ennui qui l’attendent s’appellent survie ou mort commencée ? Qui s’emploiera à sauver la femme de 40 ans du marasme alors que c’est à peine si on peut encore offrir du travail aux hommes du même âge ?
«Le Soir», acheté à cette gare d’embarquement vers le pays gris annonce le train de mesures prises par le gouvernement. Des taxes sur tous les achats, comme pour nous punir de leurs erreurs financières. Ah, c’est comme ça ! Eh bien, on saura se défendre. On remisera la voiture, on ira le plus possible à pied. On achètera un vélo. On boira l’eau du robinet, on fera du jardin un potager. On cuira son pain, on ne fumera plus. On se refera une santé. Parce que le gouvernement, si vous voulez savoir, on l’emmerde. Il n’aura pas notre peau.
On peut lire encore: une personne sur 400 est sous les drapeaux. Curieuse expression pour dire l’homme dans un camp, soumis à l’entraînement de guerre ou déjà au combat, peut-être mort mais un autre le remplace, le nombre demeure constant, le nombre de pays en guerre aussi, les trêves ne trêvent pas, les compromis sont des mascarades, les usines d’armement sont les seules à ne pas chômer, les bateaux transporteurs d’armes et de troupes noircissent les mers, on en débarque sur toutes les côtes, les révolutions avortent et se succèdent, la menace gronde, les grandes puissances amassent les bombes qui exterminent, le monde attend son suicide. Rentrant de vacances, une petite fille a découvert dans son carré de jardin un radis dernier-né ; elle l’a envoyé à son ami bon-papa.
Marie Denis