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Poupée russe ou miroir magique

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Je voulais lire un livre d’homme. Une envie, comme ça, qui vous prend. Ces dernières années, j’ai lu beaucoup de livres de femmes, je les ai aimés pour la plupart. Les hommes ont-ils continué à écrire, vont-ils encore me séduire, me séduire autant ? À part Kundera, Tournier, Peter Handke ou Gunter Grass, que me conseillez-vous ? Tu ne connais pas Calvino ? Non je ne le connaissais pas Calvino. Vous non plus ? Alors, faites comme moi, achetez son dernier livre traduit Si par une nuit d’hiver un voyageur et puis, si comme moi vous avez été époustouflée, lisons les autres, il y en a beaucoup et plusieurs ont paru en livre de poche.

Je défais mon paquet et je m’installe dans mon fauteuil de lecture, style « Vlaamse renaissance », à l’ombre d’un pâle soleil. Voilà-t-il pas que l’auteur, à la fois familier et péremptoire, m’indique la façon dont il faut s’installer pour le lire les pieds en l’air — c’est déjà fait ; les souliers au loin — ils sont sous la table de la salle à manger ; n’ayant pas oublié d’aller d’abord où le roi va à pied et j’en passe.

Ce début à l’américaine n’est qu’un tout premier piège, mais déjà vous ne pouvez plus reculer, vous êtes soumis(e) à ce « il » qui dit « je » et qui vous traite de Lecteur.

Faconde et fantaisie de l’auteur ne vous séduisent pas d’office. Je commence à penser livre d’homme, extériorité, distance, intellectualisme. Et moi ? et moi ? Vais-je me reconnaître dans le personnage de la Lectrice ?

Celle-ci — et c’est à mon avis le seul point faible, enfin pas rigoureusement fort du livre, je tiens à en prévenir l’auteur — est dans un autre rapport au livre, à la lecture, à l’auteur. Femme, elle se confond avec l’inspiratrice, l’héroïne, l’apparition, l’autre. Prenez-vous donc pour Le Lecteur et entrez plus avant dans le récit qui commence à prendre corps, à vous captiver sérieusement. Hélas ! le livre a été mal broché, les cahiers se répètent, prétend l’auteur, qui comprend votre énervement et vous conduit de ce pas chez le libraire, de là chez l’éditeur, en passant par des rencontres aussi fortuites que précieuses avec des traducteurs, un philologue (car un fragment du livre est écrit dans une langue aujourd’hui disparue, le pays ayant été annexé par une Puissance expansionniste), un falsificateur de livres, une secte, et même deux, à l’affût du livre primordial et qui n’hésitent pas à utiliser les moyens du fanatisme politique, avec détournement d’avion, pour arriver à leurs fins. Vous courrez après votre livre, toujours assis dans votre fauteuil renaissance, l’heure de préparer le souper passe et le souper avec, car votre farceur de Calvino ne manque pas, au passage, et sous le nom de romanciers d’emprunt, de vous confier sa philosophie de la vie et une certaine angoisse à la vivre, sa connaissance du monde humain, si féroce qu’elle en devient drôle. Révolutions, régimes qui vous la bouclent, évasions ou tentatives de, discours psy et séminaires repsy, clairs de lune et phantasme porno se marient aussi bien dans le livre que dans votre désir de lire, ce désir qui vous conduisit à abandonner confortablement vos chaussures après avoir demandé au libraire  «un livre d’homme… ».

Dans ce roman cassé, qui tient du policier, de la science-fiction, de la poésie et de l’essai, c’est toute la question du livre qui est posée. Pourquoi lit-on ? Pourquoi veut-on absolument lire ?

On veut consommer du livre. Pourquoi ? Pour connaître davantage ou pour mieux se mentir ? Et celui qui écrit, que fait-il d’autre que de doser votre envie de rêve et celle de réalité, votre envie d’être dupé, mêlée à celle de ne pas l’être trop ?

Lecture originale, certes. Agacée et ravie. Froide et chaude. Moderne. Intelligente. Non piégée ?

Marie Denis

Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur. Traduit de l’italien par Danièle Sallenave et François Wahl, Seuil, 1981, 277 pages.
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