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billet
Une sorte d’impatience

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Bobby Sands est mort après 65 jours de grève de la faim. Mort lente, mort acceptée, mort volontaire.

Pendant tous ces longs jours, pendant que la volonté de l’homme s’affirme à mesure que ses forces déclinent, pendant que la proximité de la mort est acceptée par lui-même et ses proches, la question que lance cette mort se pose avec une acuité croissante.

L’homme qui par son refus du geste fondamental humain : manger pour vivre, en appelle à la conscience du monde, atteint-il cette conscience ? Qu’une grève de la faim commence à Tubize, Lyon ou Hambourg, aussitôt la revendication qui en est la cause est connue, non seulement par ceux auxquels elle s’adresse, mais par le pays, par le monde entier. Le problème est porté devant la tribune du monde. Le geste : se coucher jusqu’à en mourir est lancé comme une provocation, jeté à l’opinion pour qu’elle s’émeuve, qu’elle fasse pression, qu’elle prenne parti.

Ce n’est pas le lieu ici de dire qui a raison ou non d’entamer, de prolonger une grève de la faim. La chose est respectable en soi. Même si souvent elle nous agace comme un défi personnel, une façon de se mettre en avant, de forcer le destin, alors que le monde va comme il peut, fort mal mais que pouvons-nous y faire ?

Lorsque la grève se prolonge, notre agacement augmente. Contre l’autorité, trop raide pour trouver un terrain d’entente ; contre le journal parlé ou écrit qui semble ramener la cause à un suspense, un match, un fait-divers (s’exprime-t-il avec l’attention la plus respectueuse possible, le journaliste ne peut s’empêcher de banaliser à force d’en dire), contre l’homme ou la femme qui s’entête au point de donner comme primordiale une injustice qui le concerne lui et n’est finalement qu’une parmi les autres.

Une parmi les autres ? Ou bien chaque injustice, petite ou grande, mérite-t-elle l’attention totale de ceux qui pourraient la réduire ? Personne ne peut nier que la situation s’est aggravée en Irlande depuis dix ans — les violences inadmissibles qui y ont eu lieu n’ôtent rien, au contraire, au fait que le manque de solution à ce conflit est en lui-même une accusation contre les dirigeants de la Grande-Bretagne.

Cependant, il y a un jusqu’au-boutisme de la grève de la faim qui peut apparaître comme un chantage excessif, un entêtement insensé. Moins que le terroriste mais animé d’un même sentiment extrême, le gréviste de la faim est pris d’un sentiment d’impuissance et d’exaspération. Il ne peut plus voir différer le moment où la cause qu’il défend sera prise en considération. Ceci est surtout vrai de ceux qui, mis en prison à cause de leur combat, y continuent par la grève de la faim la mise en cause de la société qui leur ôte leur liberté d’action et refuse ainsi d’entendre ce qu’ils proclament. En ce moment, d’autres grèves de la faim commencent ou s’achèvent. Se terminent avec un certain résultat, un résultat partiel mais qui prouve qu’ils n’ont pas risqué en vain leur santé, leur vie. Ainsi à Lyon, les grévistes viennent d’obtenir que ne soient pas expulsés d’office les enfants d’immigrés nés et éduqués en France, même si ceux-ci ont commis de petits délits. Que des personnalités religieuses doivent manifester si fort pour obtenir ce peu montre à quel point la crise actuelle fait perdre le sens des valeurs, si tant est qu’on l’ait jamais eu. En période de bien-être, les choix étaient faciles, tout progressait, on embauchait des étrangers, on vivait dans l’euphorie de la société permissive. Aujourd’hui, tout se resserre et la dureté la plus coupante, parfois la plus violente, refait surface.

En Andalousie, les 1 500 paysans grévistes de la faim ont obtenu quelque indemnité de pénurie. Mais pas du travail, pas des moyens de développer la région. Juste un peu d’argent pour que l’estomac de leurs enfants se calme. Eux faisaient la grève de la nourriture en vue de la nourriture, pour tout le village. Dignité et désespoir. Un jour, on n’en peut plus d’entendre des fausses promesses, de subir des attentes infinies, de se sentir d’autant plus abandonné qu’on est plus faible. S’il faut mourir parce qu’on est un relégué du monde, risquons plutôt une mort signifiante, une mort qui crie vengeance. Mais le monde n’a pas honte. Pas vraiment. Or, malgré tout, certains ont le courage de protester, de garder la confiance d’être un jour entendu. En s’exposant à la mort ? Chemin ardent et court que certains emprunteront encore. D’autres useront leur vie à dénoncer, à convaincre, à espérer. Les uns et les autres réunis font que le monde parfois sort de son apathie, réveille un tout petit peu sa conscience.

Marie Denis

Le 10 mai 1981.

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