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La publicité a tout

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La publicité a toutes les chances. Elle se taille, comme on dit, la part du lion. Il faut savoir qu’elle a pour elle l’argent : chaque entreprise lui consacre une part importante de son budget ; l’intelligence : la publicité peut se payer d’excellents artistes, des linguistes, des psychologues, des inventeurs, toute une panoplie réellement savante et créatrice ; l’espace : elle occupe les endroits les plus spectaculaires et les plus vastes : paysages d’autoroutes, palissades urbaines, couloirs de métro, pages pleines dans les journaux et les magazines, écrans de cinéma et de télévision.

La publicité crée non seulement la mode ou la vogue, mais même le langage et finalement la pensée ! Car personne autant qu’elle n’est à l’écoute des comportements et des désirs humains, personne ne perçoit, aussi vite qu’elle, les signes du changement, les mots et les rythmes qui apparaissent, les images qui annoncent l’avenir. Elle sait aussi mieux que personne les sécurités nécessaires : l’autrefois qui rassure, le féminin qui berce, le traditionnel qui donne confiance.

Forte de tout cela, elle peut tout faire. Elle façonne un futur président comme elle habille une marque de margarine ou fait luire une carrosserie de voiture. Elle ramasse les affirmations militantes et fait siennes les expressions révolutionnaires les plus mordantes. Sa sensibilité est sans limite.

Que ceci ne vous étonne, ces divinations exquises ne sont-elles pas l’apanage de tous les riches ? Non pas les nouveaux riches, encore inquiets et mal dégrossis, mais les riches assurés, les riches de naissance. Ceux-ci ne sont-ils pas les gens les plus aimables, les plus libres d’esprit et bourrés de mots d’esprit, larges d’idées, s’amusant de tout, en un mot : charmants ?

La publicité charme un nombre extraordinaire de gens. Elle en irrite quelques-uns et alors elle les met hors d’eux-mêmes. Parfois on se dit indifférent à la publicité mais la chose est impossible. On se dit aussi indifférent à la pluie mais on attrape quand même des rhumatismes. Oui, on subit, beaucoup plus qu’on ne croit, la philosophie lénifiante de la publicité. On la choisit comme dérivatif aux problèmes personnels, aux querelles linguistiques, aux difficultés économiques, à la mauvaise conscience, à la fatigue intellectuelle, aux tourments du cœur, aux interrogations fondamentales. On choisit de la sorte la mort lente, c’est sûr, mais n’est-ce pas là un de nos instincts fondamentaux ?

M.D.

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