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Idoles et faux dieux

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Lorsqu’on parle du vrai Dieu, c’est souvent pour rappeler qu’il est mort. Mais qu’en est-il des petits dieux ? Comment se fait-il que tout le temps ils resurgissent tirés de dessous le tapis par quelque prestidigitateur ?

Prenez par exemple les experts. Au départ, ce sont de simples contrôleurs. Même pas des savants mais des techniciens, des gens qui ont une certaine expérience dans le domaine qui leur est propre. Or, que voyons-nous aujourd’hui ? Les experts décident de tout. On ne dit même plus en quoi ils sont experts ni qui les consulte, on dit « les experts ont affirmé » comme on disait autrefois « l’oracle a parlé ».

Je ne sais pas si vous vous rappelez qu’il y avait des mines de charbon en Belgique. Le métier était dangereux et les mineurs défilaient le 21 juillet, en héros nationaux, avec un casque et un foulard à pois. Parfois ils mouraient dans la mine. À Marcinelle notamment, le 8 août 1956. Rappelez-vous. Puis, on a fermé les mines. C’était terrible pour les mineurs, leur famille et tous les gens de la région qui voyaient se tarir subitement, capricieusement aurait-on dit, la source de leur pain quotidien. Il n’y avait rien à faire, l’expert avait parlé, c’était la voix du destin, il fallait se soumettre. Aujourd’hui, le même expert où un autre du même acabit, dont le discours s’impose comme la dictée de Dieu, ose déclarer tout bonnement que la consommation mondiale de charbon doit tripler dans les prochaines années. « Faute d’une telle expansion, dit-il d’un ton prophétique, les perspectives d’avenir seraient sombres ». L’oracle a parlé. Mais pas un mot bien entendu, sur le gaspillage de pétrole, acheté aujourd’hui à un prix qui bouleverse toute notre économie, pas un mot du nucléaire et de ses difficultés imprévues par les experts, pas un mot non plus au sujet des charbonnages fermés il y a 20 ans, de la rouille de la ruine, de la désolation des sites abandonnés, non. Avec une naïveté feinte ou consommée, monsieur l’expert découvre le charbon !

En France aujourd’hui, c’est plein de petits dieux qui vont, dès qu’ils auront gagné les élections présidentielles, conduire le pays vers les rivages du paradis qu’un territoire si cher n’aurait jamais dû quitter. Ainsi le candidat Giscard. Il voit de façon lumineuse comment il va résorber le chômage, rendre la confiance aux jeunes, donner du travail aux femmes. Ses yeux clairs lisent la chose dans l’espace céleste tandis qu’il vous parle devant le petit écran. Sa mémoire ne pense pas un instant que voilà sept ans déjà qu’il gère sa France chérie, ses femmes françaises, ses jeunes Français. Un dieu n’a pas de mémoire. Un dieu à confiance en lui-même, en sa beauté, en son magnétisme.

Il est encore de plus petits dieux. Je veux parler de ces hommes à femmes où prétendus tels, ceux qui hantent les bordels et se vantent à leurs copains ou à leur légitime de leurs exploits répétés. Eh bien, allez-y voir le film réalisé par les féministes romaines. Ça au moins, c’est du vécu. Elles ont placé une glace sans tain et des micros dans la chambre de travail d’une prostituée de connivence. On n’y voit pas grand chose, paraît-il, mais on entend, outre des bruits divers, des marchandages inénarrables, des demandes ahurissantes et toujours confrontées au prix : combien pour ceci et combien pour ça ? Je ne paie qu’après, je payerai demain, je n’ai pas d’argent, j’en veux pour mon argent, etc. Le voilà ce mâle superbe qui se paie des femmes ! Nous, on irait même jusqu’à avoir pitié, mais la télévision italienne refuse le film, crie au scandale : les dieux mis à nu, montrés en clients avares, en demandeurs mesquins…

Heureusement, il y a aussi de jeunes dieux ! Le prince épouse une bergère. Lui, il s’appelle Charles et il a 30 ans, le bel âge pour un homme, et elle, Diana, 18, le bel âge pour une femme. Il sera roi, elle sera reine. Bénis des dieux depuis leur naissance, ils étaient faits l’un pour l’autre ! N’a-t-elle pas, ange timide, fait les études de puéricultrice qui feront d’elle la visiteuse incomparable des crèches et des homes d’enfants ? Sans compter ses dons ainsi prouvés de future mère hors du commun.

Naissent et renaissent les modèles, ces modèles dont nous ne pouvons nous passer, moi pas plus qu’une autre. Voir sourire, c’est déjà sourire un peu. Voir s’habiller pour le bal, c’est un peu quitter sa robe de Cendrillon. Mais pourquoi ne pas prendre modèle sur la voisine, la femme handicapée qui monte l’escalier du métro, celle qui, abandonnée, devient enfin elle-même, celle qui, fidèle, est aussi très joyeuse, celle… celui… qui, avec des forces toutes moyennes et des circonstances de vie encore plus moyennes, prouvent qu’elle vaut la peine d’être vécue, cette vie toute simple, même si on ne rencontre jamais sur son chemin les dieux des magazines.

Marie Denis

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