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Les jours allongent, vous comprenez ?

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Voyelles, no 16, février 81, page 52

Les jours allongent. Vous l’avez sûrement remarqué. On a commencé à s’en apercevoir dès les premiers jours de janvier. Pas le matin, mais le soir. Le cordonnier l’a senti en même temps que moi. Un intime, ce cordonnier. Nous communions, lui et moi. Le même soir, vers les cinq heures, nous avons vu le ciel s’arrêter de descendre, se dilater, se tenir étalé, blanc-gris, transparent, au-dessus de la ville. J’étais sur l’autoroute, ce ruban qui surplombe, et j’ai vu le ciel qui attendait patiemment que l’heure un peu plus tardive lui permette de se resserrer, de se rembrunir, de nous enfermer dans ses bras de nuit.

Chez la boulangère, est entrée une dame assez âgée. Elle boitait fort et sa canne l’empêchait de fermer rapidement la porte sur le froid de l’hiver. — Vous avez pensé à garder mon petit cramique ? a-t-elle demandé. — Oh ! j’ai oublié, j’en suis vraiment confuse, qu’allez-vous faire ? — Cela ne fait rien, dit la dame, je saurai m’arranger, ne vous en faites pas comme ça ! Et elle a embrassé la boulangère. Après son départ, celle-ci a expliqué aux clients étonnés : « C’est une sainte ! Elle était institutrice. Maintenant elle est invalide et pensionnée, alors elle va voir les vieux dans les homes. C’est pour eux qu’elle vient chercher ces cramiques, c’est pour leur offrir. Je ne la connais pas beaucoup mais je vous le dis, c’est une sainte. »

Dans le journal, une femme explique que le démarchage par téléphone, ça vaut bien mieux que toute cette paperasserie dans la boîte-aux-lettres, que cet encombrement des poubelles. Au moins, dit-elle, ça ne détruit pas les forêts, ça ne pollue pas la ville. C’est vrai. Mais cela détruit l’écoute, cela pollue l’espace de la parole, ai-je envie de lui répondre. La femme qui défend la chose trouve au contraire que c’est une occasion de rencontre, de discussion, d’échange. On est moins passif, dit-elle, que devant la publicité écrite, on peut demander des explications supplémentaires, donner son avis. Passive, je ne le fus pas ce jour où le téléphone sonna :

— Je suis bien chez monsieur M ?

— Oui, vous y êtes, dis-je avec une certaine retenue, trouvant que c’est quand même aussi chez moi.

— Je voudrais lui parler personnellement.

— C’est impossible, il n’est pas là. Si vous voulez laisser un message…

— Il s’agit d’une question tout à fait personnelle, répète-t-elle. J’ai un petit sursaut. Après tant d’années de mariage… Enfin. On ignore tout des siens…

— Si c’est vraiment important et urgent, dis-je avec fermeté, vous pouvez appeler le bureau. Mais si ce ne l’est pas, vous auriez tort de le faire.

— Non! Je ne vais pas le déranger au bureau ! Je désire le toucher chez lui. Pouvez-vous me dire quand il sera là ?

— C’est pour une publicité ? dis-je, risquant le tout pour le tout.

Elle ne nie pas et je marque l’avantage : écoutez, Madame, lui dis-je, c’est bien que je suis féministe, sinon je vous aurais déjà claqué le cornet au visage. Vous exercez votre métier, c’est votre droit, mais moi je vous conseille d’en changer. Sincèrement. Et, je vais vous parler franchement : avec des gens comme nous, vous faites fausse route, dites-le à votre patron. Et surtout ne recommencez-pas, car ces démarches nous sont odieuses, elles nous mettent hors de nous. Vous comprenez ? Elle a dit qu’elle comprenait, elle m’a remercié de ma franchise. Avec métier.

L’informatique, c’est comme le nucléaire. Il y a des gens qui détestent et des gens qui adorent. Le nucléaire, je trouve que c’est criminel, mais l’informatique, ça m’intrigue. Que les policiers puissent nous coincer dans cette machine — autre panier à salade — marqués des signes qu’ils ont cru percevoir au sujet de notre soi-disant subversion, de notre appartenance à telle ou telle confrérie, c’est évidemment une atteinte aux libertés, un abus de pouvoir. Et il y en aura d’autres. Vous serez fiché à l’hôpital, chez le coiffeur, à l’école et même à votre magazine préféré ! Sur ma fiche, on lira : sexe fém., cerveau biz., paroles excess., sourire tromp., donc : à surveiller, ou à convaincre, ou à maquiller, selon l’organisme qui aura enregistré votre profil. Ceci, c’est l’aspect réducteur de la machine.

Ce qui m’intéresse, ce serait d’acquérir à mon usage personnel une mémoire doublée d’un contrôle, un self-contrôle. Je voudrais un micro-processeur qui m’évite de presser mon front ou de me gratter le crâne pour savoir ce que je veux dire. Je pousserais le bon bouton et apparaîtraient tous les enregistrements de mon for intérieur : les anecdotes, les réparties, les exclamations révoltées, les mots drôles, les preuves convaincantes, les arguments solides. Elle supprimerait d’office les arguments faibles, les conclusions équivoques. Vous comprenez, j’ai toujours été paresseuse. J’aime regarder le vent. Me balancer sur la branchette avec le moineau, oui, maintenant, comme je vous parle.

L’ennui, c’est qu’il va falloir apprendre le langage BASIC. Moi qui déjà emmêle les quelques mots non français que j’ai retenus ! Non seulement, il faut l’apprendre, disent-ils, mais même le comprendre. Sinon vous allez vous laisser piéger. Parce qu’on peut se faire avoir avec ce bazar. On serait une banque, on se ferait voler comme dans un bois. L’ordinateur de la banque m’a versé 1 000 F de trop. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? On m’a dit de ne pas les rendre car la machine ne pourrait pas les réavaler. D’ailleurs, l’argent des banques, c’est pas de l’argent, ce sont seulement des chiffres.

On dit de la machine qu’elle est logique. Cela m’enchante. Je vais lui transmettre les propos « rigolos » de Willy Claes. (En basic naturellement, jusqu’à ce que la machine devienne orale et même française, ce qui ne pourrait tarder ont promis les techniciens-vendeurs.) Et je lui demanderai de les amalgamer avec les évidences simples que le sachem Davignon laisse tomber entre deux bouffées de sa pipe scoute. Si la machine pète, cela voudra dire : il y a quelque chose là derrière. Si elle sourit : la sidérurgie wallonne est sauvée.

Vous avez sûrement compris comme moi : l’information est subjective, c’est là son minimum d’objectivité. Vous devez donc posséder votre propre cerveau contrôleur. Commandez-le dès aujourd’hui car sa construction va logiquement créer de l’emploi pour des millions de femmes dans le monde (sans compter les hommes), qui sont aujourd’hui mises au chômage à cause précisément de l’introduction de l’informatique. Vous suivez mon raisonnement : Je l’ai capté sur mon terminal.

Marie Denis

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