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La ménopause,
Les hommes aussi

Up: Sexe, santé, famille… Previous: L’amour maternel en question (no 11, 09-1980, p. 44-45)

Les Anglais, qui ont le don de l’expression qui parle sans choquer, appellent « tournant de la vie » cette période de la vie des femmes (des hommes aussi, mais on ne le dit pas) où l’existence change de cap, où les projets ne sont plus les mêmes, ni les moyens pour les réaliser. Chez les femmes, ceci s’accompagne d’un changement biologique plus net, on l’appelle « la ménopause ».

Ménopause et vieillissement

La ménopause se manifeste par l’arrêt des règles, elle est provoquée par un ralentissement important de la production des ovocytes, les cellules qui provoquent l’ovulation. Autrement dit : la femme ménopausée n’ovule plus.

La diminution des ovocytes commence tôt, dès l’âge de 30 ans. (C’est d’ailleurs pourquoi on recommande aux femmes de ne plus faire d’enfants dès la fin de la trentaine). Cette raréfaction des ovocytes, cette moindre production d’hormones est un processus de vieillissement. Le vieillissement humain est lent, heureusement ! Mais commence tôt. Ne dit-on pas que les idées géniales, les découvertes, les œuvres originales ont lieu avant 35 ans ? Là aussi, il y a un phénomène d’hormones qui joue, la dynamique de l’inventivité est liée à une activité psycho-physique intense : ceci, c’est pour la fertilité de l’esprit. On en parle surtout pour les hommes parce que celle-ci a chez eux plus de chance de pouvoir se déployer. Chez eux aussi, comme chez les femmes, la fertilité physique est plus grande avant 30 ans et la plus grande vers 20 ans. (À preuve, le recul de l’âge du mariage en Chine ! et il est question de le reculer encore dans l’espoir de voir naître moins de petits Chinois.) La ménopause s’inscrit donc dans le processus normal de l’écoulement de la vie, de l’épuisement d’une certaine production. La fécondité, chez les femmes, est circonscrite entre l’âge de 12 et de 50 ans environ, soit une période de 38 ans. Notons au passage que si les femmes vivent aujourd’hui jusqu’à 80 ans en moyenne, dans les pays occidentaux, elles ont 42 ans d’existence qui ne sont pas concernés par cette activité particulière qui est la production des ovules. On peut donc dire — et de savants hommes l’ont affirmé : la ménopause s’inscrit dans le processus normal des transformations dues à l’âge, elle n’est pas la cause du vieillissement chez les femmes.

Chez les animaux, pas de ménopause

On s’est posé la question de savoir pourquoi la nature avait ainsi fait les choses dans le genre humain. En effet, les femelles d’animaux comparables n’ont pas de ménopause. On avance aujourd’hui la théorie suivante: les vaches, les juments et autres chiennes meurent avant d’avoir atteint l’âge de la ménopause. Les animaux ne se soignent pas les dents, cessent de se nourrir et en meurent ! (Une objection : les animaux domestiques ? nourris aux rayons des GB par leurs mamans attentives ?) Théoriquement une femelle d’animal qui verrait sa vie prolongée aurait une ménopause.

Aussi, certains donnent-ils pour raison du phénomène le besoin d’élevage des jeunes : si une femme pouvait enfanter jusqu’à la mort, qui nourrirait son dernier enfant ? La thèse n’est encore qu’une hypothèse, mais elle est significative : elle montre combien, dans la pensée masculine, l’existence sur le mode féminin est confondu avec la fonction maternelle.

De quoi avons-nous peur ?

La ménopause a toujours fait peur. Du temps de nos grand-mères, ne disait-on pas à voix basse : « elle a son retour d’âge » et ça voulait dire : « faites attention, elle est capable de tout, il ne faut pas l’importuner ». Colères incontrôlables, dépressions, suicides, cancers, hallucinations… autant de phénomènes plus ou moins réels et plus ou moins fréquents, qui faisaient de la ménopause la peste dont il fallait parler le moins possible.

Aujourd’hui, on sait que ces phénomènes extrêmes se soignent. Pourtant la peur persiste sous une forme atténuée qu’on peut traduire comme ceci : « ma vie sexuelle n’en sera-t-elle pas marquée ? » Cette question, très directe, très moderne, correspond aux critères actuels de la jeunesse et de la féminité. L’exercice de la fonction sexuelle est considéré. aujourd’hui comme la mesure, la carte d’identité de l’être humain occidental digne de ce nom.

Or, la fécondité est un des signes apparents de la vie sexuelle. Nous savons combien pour les hommes le sentiment de puissance sexuelle est encore lié à la possibilité « d’engrosser ». (Exemple : ceux qui disent que la pilule des femmes les rend impuissants.) C’est sous le regard de ces hommes-là que la ménopause rend une femme impropre à la consommation. Il vaut mieux dire les choses un peu crûment pour les comprendre. Si nous voulons lutter contre le sentiment de mort qui s’empare plus ou moins de nous aux approches de la cinquantaine, il nous faut dénoncer combien le regard de l’homme pèse sur nous, combien nous l’admettons comme juge de notre propre situation. Le fait d’être désormais inféconde devrait avoir de moins en moins d’impact psychologique sur la vie sexuelle puisqu’aussi bien la plupart des femmes pratiquent la contraception. Il n’y aura donc pas de changement brusque. Et puis, en ce domaine, les choses ne dépendent-elles pas surtout de l’idée qu’on s’en fait ? La vie sexuelle est conditionnée par la place qu’on lui donne dans sa vie. Dans l’enquête qui a été menée par la International Health Fondation, on voit plus de femmes soulagées par la délivrance des règles et du risque d’être enceintes qu’affectées sexuellement par la ménopause.

Qu’en est-il dans la réalité?

D’un point de vue biologique, un réel déséquilibre hormonal existe. Il peut se manifester dès l’âge de 45 ans et se termine vers 55 ans, après la fin des menstruations. Cette manifestation diffère énormément d’une femme à l’autre, très discrète chez les unes, elle est violemment ressentie par d’autres : bouffées de chaleur, sueurs nocturnes, spasmes, hémorragies, douleurs diffuses, nervosité. Ces inconvénients, liés à une brusque diminution des œstrogènes, peuvent être soulagés aisément.

Souvent, à cette période de moindre résistance physique, surviennent des changements dans la vie familiale qui peuvent aggraver les maux ressentis, au point de faire de l’âge « critique » un âge de crise. Les enfants sont adultes, ils prennent des voies inattendues, ils se marient plus ou moins bizarrement, ou pas assez (les filles) ou trop vite (les garçons).

La maison se vide, les activités maternelles disparaissent, les maris vieillissent aussi et certains, pour y parer, tournent leur regard ailleurs. Bref, c’est le naufrage.

Heureusement, ce genre de naufrage est de moins en moins courant. De nombreuses femmes prennent ou reprennent une activité dès l’âge de 40 ans, elles abordent à l’avance leur nouvelle vie, centrée en grande partie sur des intérêts sociaux qui viennent compenser les lacunes dans la vie familiale.

Peut-on en sortir toute seule ?

Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Si l’on interroge les femmes (aujourd’hui, plusieurs enquêtes ont été réalisées), il semble que dans un premier temps, elles retardent la visite au médecin, comme pour écarter ce problème de leur attention, mais que finalement elles cherchent à être soulagées des inconvénients qui entravent leur travail et leur existence. Le médecin prescrit alors une prise d’œstrogènes qui permet de passer plus aisément l’année difficile.

Encore faut-il tomber sur le médecin acquis à l’idée qu’il n’est pas nécessaire de souffrir inutilement ! Car on en entend encore qui disent : « Madame, vous avez votre âge, je n’y peux rien, prenez patience. » D’autres prescriront soporifiques et euphorisants, ce qui est une façon détournée de vous trouver incapable de surmonter vos difficultés et n’est probablement pas la meilleure aide pour y faire face.

De plus en plus, les centres de planning familiaux offrent des consultations qui permettent de faire le tour du problème, de voir quelle est la part psychologique à prendre en considération et la carence biologique à soigner. Parfois, gynécologue et psychologue ou conseillère reçoivent ensemble la consultante, de façon à démêler plus vite avec elle ses besoins primordiaux. « Ma mère n’a pas connu tout ça ! » disent celles qui espèrent s’en tirer grâce à leur bonne nature, à leur optimisme et leur équilibre de vie. Elles ont peut-être raison et l’expérience le leur dira. De toute façon, elles sont libres de penser ainsi. Et libres d’essayer de s’en sortir toutes seules. Car la ménopause n’est pas une maladie ! Elle ne provoque pas de cancer ni de démence. Elle est, comme la puberté, un moment de bouleversement hormonal. Simplement, il semble normal d’avoir recours à l’aide qu’on vous propose. D’autant plus normal qu’un tas d’articles et brochures illustrées vous y poussent. Au point qu’on se méfie : encore de la propagande payée par les firmes pharmaceutiques ! Il y en a certainement, comme en tout autre domaine. Et pour ne pas s’y laisser prendre, il y a tout intérêt à voir les choses en face, à ne pas rester dans une vague frayeur : « je ne me sens pas bien ».

Quand on va au garage avec sa voiture, il vaut mieux ne pas arriver en disant « elle ne se sent pas bien », si on ne veut pas perdre son temps et payer trop cher. En médecine, c’est un peu la même chose. Avec cette différence que le garagiste paraît souvent accepter mieux votre diagnostic personnel que le médecin.

D’un autre côté, certaines femmes pensent que la connaissance de son propre corps ôte à la poésie, au mystère féminin. Ceci n’est pas entièrement faux mais n’est-ce pas aussi un piège ? Avant de confier notre mystère féminin à un inconnu, aussi honnête et dévoué soit-il, ne vaut-il pas mieux avoir un peu défriché le terrain, par des conversations avec d’autres femmes expérimentées, des lectures, des réunions. sur le sujet. Il y a tant de moyens pour mieux se connaître aujourd’hui !

Après la ménopause

Il y a le moment fatidique, — réjouissant pour beaucoup de femmes — où les règles sont venues vous visiter — ou vous importuner une dernière fois. Commence alors la période d’après ménopause, sorte de moment calme comme l’étale de la mer entre deux marées. On atteint la soixantaine, qui coïncide souvent avec l’âge de la pension. Ceci en réjouit certaines qui vont enfin pouvoir faire ce qu’elles ont envie. D’autres y voient la fin de la vie sociale, des restrictions budgétaires, bref ! ce n’est pas la gloire. C’est souvent l’âge de la solitude, la vie sexuelle n’est plus ce qu’elle était, la vieillesse commence.

Si la ménopause, nous l’avons vu, n’est pas la cause de la vieillesse, elle l’influence cependant. La ménopause cré un déficit hormonal. Or, les hormones ont à voir avec la vitalité, avec le renouvellement des cellules. La post-ménopause se caractérise par des manques divers et aussi très variables d’une personne à l’autre. Qui n’a pas dans son entourage une cousine ou une tante fantastique, morte centenaire avec pas un seul cheveu blanc, une peau de jeune fille, un attrait sexuel évident ?

C’est encourageant. On peut dire pourquoi pas moi ? Surtout si (moi) je me soigne, je mène une vie saine, j’essaie de ne pas grossir, je marche et je nage, je vois des gens. Cependant, même si tout ça, des processus de vieillissement excessif peuvent apparaître au niveau de la mémoire, du tonus musculaire, de la solidité des os. Ici, il semble bien que la nature se soit montrée injuste envers les femmes et que l’art médical soit aujourd’hui en mesure de réparer partiellement cette discrimination.

Vivre sous œstrogènes?

Puisque l’on sait (aujourd’hui) que ce processus trop rapide de déterioration des tissus est dû au manque d’oestrogènes, se pose la question de savoir si on peut en faire avaler aux femmes de façon suffisamment continue pour combattre la ménopause, pour « l’effacer » en quelque sorte. Puisque les femmes prennent pendant tant d’années la pilule contraceptive qui est un dosage d’hormones, pourquoi ne prendraient-elles pas par la suite un autre dosage, adapté à leur nouvel état ? Il semble qu’aux États-Unis, la chose soit assez courante tandis qu’en Europe, les médecins se montrent plus circonspects pour bouleverser l’œuvre de la nature avec des substances qui, si on les utilise depuis 20 ans, ne sont pourtant pas entièrement connues dans leurs effets. En France, ils ne prescriraient pas les œstrogènes à titre préventif mais seulement si le besoin est apparent. En Belgique, les gynécologues rencontrés pour cette enquête sont favorables au traitement préventif. Il semble en effet que les femmes qui ont pris des pilules contraceptives jusqu’aux environs de la ménopause sont moins sujettes aux inconvénients de. celle-ci. Quant aux risques que pourraient entraîner un mauvais dosage des hormones, ils sont rencontrés lors de la visite médicale semestrielle (le médicament ne peut être prescrit pour plus de 6 mois). Cette visite sert en même temps de dépistage du cancer : elle est considérée comme telle par la mutuelle.

Se connaitre, s’adapter

Si la ménopause est, comme disent les Anglais, un tournant dans la vie, il suffira pour la bien passer de ne pas manquer le tournant ! Pour cela, remarquer les indices dès leur apparition. Ne pas s’en inquiéter mais s’en occuper. Voir ce qui se surmonte tout seul, ce qui exige une aide médicale (les hémorragies répétées notamment doivent être contrôlées), ce qui est du ressort de l’aide psychologique.

Après le tournant, la vie continue, elle reprend même, plus sereine, plus sûre de soi, plus sage. Même si on ne lui donne pas de nom, les hommes aussi passent par un tournant à cet âge. Les uns voient leurs responsabilités augmenter et en même temps la fatigabilité, la nervosité. Ou bien, c’est la prépension soudaine et le choc psychologique, plus inattendu et plus dur encore que pour les femmes. Du point de vue hormonal, le changement est chez eux plus progressif mais non moins réel. Si nous sommes à l’ère du rapprochement des sexes, pourquoi cacher ces choses ? Pourquoi les femmes subissent-elles une sorte d’humiliation secrète, tandis que les hommes crânent, se bourrent de travail et d’alcool jusqu’à l’infarctus ? Le seuil de la vieillesse est une porte entrouverte pour tout le monde. Autant la passer les yeux ouverts et ensemble que paniquer chacun de son côté. Dire comme une brochure médicale, « voici le printemps d’une nouvelle vie » c’est peut-être se payer de mots. Il est vrai que c’est quelque chose de nouveau, une saison à découvrir, celle des feuilles aux teintes chaudes et des roses attardées, l’automne.

Réalisé avec l’aide de Marie-Claire Legros, Denise Loute, Jeannie Bruyns, Magda Huszar et Marie Denis.

Documentation :
Par un groupe de médecins, Frontières de la recherche hormonale : Vieillissement et oestrogènes, Karger, Bâle. Très spécialisé.
Docteur Jean Cohen, La ménopause, aspects actuels. Concerne les divers traitements médicaux.
La ménopause, International Health Fondation. Étude et enquête concernant 2 000 femmes dans cinq pays occidentaux. Celle-ci propose également des brochures parmi lesquelles : «la descente d’organes», « la sexualité après la cinquantaine », « on m’a tout enlevé», etc.
La ménopause, âge critique ?, Infor-femmes.
A. Denard-Toulet, La ménopause effacée. Présentation un peu dramatique de la chose, se lit comme un roman.
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