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Il n’y a pas de savoir absolu

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Voyelles, no 16, février 81, page 16

Parfois sous un titre un peu rébarbatif : Technologies et sociétés peut se cacher un petit trésor de connaissances très communicables, éveilleuses de conscience en des domaines actuels et urgents : le nucléaire, l’informatique, les manipulations génétiques.

Un bref rappel historique m’apprend l’ampleur de la révolte contre les machines dans l’Angleterre du siècle passé. Ces révoltes furent analysées par Marx puis par d’autres philosophes et économistes qui, s’ils voient le danger de la mécanisation, en affirment cependant la nécessité. Essor de la société industrielle, recul de la paupérisation, oui. Mais quel est le prix humain à payer ? C’est peut-être aujourd’hui seulement qu’avec le danger nucléaire, la question est sérieusement posée. Le danger du nucléaire est, dans une très large mesure, refusé parce que science et pouvoir économique sont étroitement imbriqués pour produire la soi-disant indispensable énergie atomique. Il a fallu que des scientifiques de renom, ces intouchables ! dénoncent librement les retombées du nucléaire, les dénoncent en dehors de tous les réseaux de l’expertise et de la contre-expertise, pour que la voix des simples gens puisse s’élever au nom d’elle-même, au nom du droit à la peur, au refus.

Ce droit n’est encore guère reconnu : vous avez beau supplier votre père l’État de ne pas placer son surrégénérateur au fond de votre jardin (voir Voyelles no 7), l’État patron vous répond qu’il le fait pour votre plus grand bien, il peut vous le prouver par la science qui le lui affirme et par l’expert qui le lui confirme. Vous n’avez plus qu’à vous taire. Ou vous insurger. Vous insurger avec d’autres et non pas en discutant chiffres et contre-chiffres : ils sont tous faux, mais en posant plus loin la question : « Qui requiert cette énergie ? Pour quelle durée ? » Et vous posez de même la question sur l’emploi de l’informatique, ses objectifs son utilité, etc. Vous avez le droit de poser ces questions, elles sont intelligentes, elles le sont peut—être davantage que ne l’est la science qui découvre et puis développe et puis impose l’usage de ses découvertes.

La science-fiction a souvent décrit l’avenir de façon prémonitoire. Jules Verne était-il un génie, un devin ? Toujours est-il qu’il avait pressenti le danger de ses découvertes. L’infini du pouvoir de la machine effraie le capitaine Nemo et son aspect destructeur le trouble. Mais ce n’est qu’après Hiroshima que les auteurs de science-fiction se mettront à décrire un monde apocalyptique, un monde à jamais déshumanisé. La science a signé son abus de pouvoir.

Voici, très résumées, quelques pistes de ce livre qui éclaire de façon flagrante notre enfermement passif dans un réseau de pouvoir économique à courte vue, appuyé sur une science qui n’a pas su ou qui n’a pas voulu — la science est « neutre » n’est-ce pas ? — se distancer de ceux dont le besoin d’armes est inépuisable. Armes de guerre et de destruction, armes économiques et d’expansion, armes de contrôles, armes.

M.D.

Pierre-Philippe Druet, Peter Kemp et Georges Thill, Technologies et sociétés, éditions Galilée, 1980.
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