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ici et ailleurs
Solidarité bien ordonnée…

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La crise est là qui, comme tout cataclysme — voulu ou non, exige des solidarités. Mais la crise économique est un drame froid, qui divise plus qu’il n’unit. Ses causes ne sont pas fortuites comme celles d’un tremblement de terre ni même d’une guerre où des motifs idéologiques peuvent tenir lieu de justification.

Aujourd’hui, lorsque le gouvernement appelle à la solidarité, il ne fait pas recette. Et s’en étonne. Ses étonnements sont-ils feints ? En tout cas, ils nous étonnent à notre tour. Le fonctionnaire devrait se sentir solidaire de l’employé du privé ? La salarié du petit indépendant ? L’ouvrier du personnel de direction ? Le malade du médecin ? L’institutrice en chômage approuverait son ministre de choisir de bourrer les classes plutôt que de lui permettre d’exercer son métier. Le personnel de l’entreprise textile trouverait normal que les vêtements se fabriquent aux Indes plutôt qu’à Binche. Les téléphonistes acquiesceraient à leur remplacement par le système informatique. Les femmes mariées comprendraient qu’elles font mieux de rester à la maison que de peser sur le marché de l’emploi. Les jeunes chômeurs accepteraient de rester tranquillement à jouer aux billes chez Papa Maman plutôt que d’aller chercher de mauvaises idées au café « the Gastby ».

Voilà ce qu’un gouvernement du centre trouverait intelligent et compréhensif de la part de ses administrés. Alors il saurait gouverner les habitants de ce pays ! Comme il nous appelle.

Je ne sais pas si l’on doit qualifier de populiste cette injonction, apparemment raisonnable, à participer à l’effort commun. La chose est en tout cas proposée à la croyance populaire comme une conjuration d’événements qui tombent du ciel et vis-à-vis desquels toute rébellion, toute critique semble déplacée.

À défaut de critique, peut-on poser une petite question : pourquoi le projet de loi sur la responsabilité ministérielle, déposé après l’affaire Baudrin, n’a pas même connu un début de discussion au parlement ?

Être raisonnable, ne pas poser de question, comprendre et accepter, voilà ce qui nous est demandé surtout à nous, les femmes, et nous risquons si nous n’y prenons garde d’y consentir trop aisément.

Nous avons acquis l’habitude de ne pas peser sur notre entourage mais tout au contraire de faciliter les échanges, les accords, les conciliations. Le sacrifice ne nous fait pas peur, nous appelons plutôt, comme un remède à la culpabilité qui trop fréquemment nous guette.

Il n’est d’ailleurs pas difficile de nous rayer du chômage sous de vains prétextes : nous sommes encore nombreuses à ignorer que l’allocation n’est pas une aumône mais la résultante de nos cotisations. Il n’est pas très difficile non plus de nous persuader de travailler à mi-temps pour laisser aux hommes les postes de « chef de famille », tandis que nous-mêmes pouvons ainsi mieux nous consacrer à notre rôle de ménagère…

Nous finirons par accepter de ne plus travailler du tout. De consacrer notre temps à faire des économies de bouts de chandelles. À enseigner gratuitement les enfants à domicile. À y soigner les malades et les vieux. En servantes dévouées. En échange nous recevrons une médaille. Peut-être comprendrons-nous alors que, faisant de toute la maisonnée les lits, nous aurons lissé encore une fois le drap sur lequel repose le fascisme. Oh, un tout petit fascisme ! Ordinaire et belge. Ni guerrier ni conquérant. Juste paternel et bien pensant. Ayant remis à sa place ce qui n’aurait jamais dû en changer (de place). Tout comme au bon vieux temps ! Pour garder tout en ordre, on a besoin d’armoires. D’immenses armoires où il faut empiler, serrer pour faire place nette. Le vieux, l’usé, l’inadéquat sont relégués au fond. Devant, à portée de main, de bons ustensiles, solides, efficaces, dociles.

Dans les rues, on verra marcher (ils n’iront plus en voiture, épargnant solidairement l’énergie précieuse) les ouvriers bien portants et sages, les fonctionnaires increvables, les techniciens irremplaçables.

Aux fenêtres, les regardant passer, les femmes avec enfants et les femmes de tout âge, les pensionnés et les pré- de même, les étudiants attardés, les adolescents aux yeux vagues. Ces fenêtres, ne vont-elles pas finir par voler en éclats ? N’avez-vous pas peur, Messieurs qui prenez vos responsabilités, qu’on vous relègue aussi dans les armoires, pour incompétence ?

Marie Denis

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