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Mes seins à bâtons rompus

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Voyelles, no 15, janvier 81, page 22

Il y a encore des femmes qui croient que certaines d’entre nous naissent féministes comme d’autres naissent noires ou blondes. Elles croient que celles qui naissent féministes sont des filles un peu rudes avec des seins un peu différents et qui, pour cette raison, n’ont pas eu toutes leurs chances. C’est là une croyance assez répandue mais bizarre car dès qu’on regarde les féministes des yeux et pas seulement en imagination ou sur des caricatures — on s’aperçoit qu’elles ont les mêmes seins que nous toutes, aussi pareils et aussi différents, aussi drôles et aussi tristes, aussi charmants.

Moi par exemple, j’ai les seins tout à fait comme tout le monde, juste le gauche qui est un peu plus fort et encore ça ne se voit qu’à l’œil nu et ce n’est même pas le commencement d’un malheur, au contraire, maintenant qu’ils ont l’âge, je peux même dire qu’ils ont eu une vie en or.

Dès leur apparition, ils m’ont plu et se sont eux-mêmes bien amusés avec tous les petits amis seins qui surgissaient peu à peu sous les robes bleues à trois plis des autres élèves, et justement nous lisions les poètes grecs et nos jeunes seins avaient bon sur les bords des pupitres. Après, les garçons les ont trouvés à bonne mesure de leurs paumes et après encore les nez des bébés s’y sont foncés pendant que leur bouche en aiguisait la pointe.

Ils habitaient avec bonheur un tas de blouses, pulls, robes, tee-shirt qu’on appelait sweater à ce temps-là et nous appelions slipless ces belles robes d’après guerre qui tenaient simplement par le gonflement festif des seins.

En fête ou en veilleuse, ils continuent de nous situer parmi les humains. Ils sont nos yeux dont le regard est toucher. C’est à cause de ces yeux-là que nous nous aimons tant.

Devenir féministe, c’est se mettre à aimer les autres filles. Tant qu’on n’est pas féministe, on appartient aux hommes, Chacune à un homme. Lui seul peut te toucher les seins. Toi-même ne le peux pas, enfin, juste en passant car tu ne t’appartiens pas. Tu es à lui. Si tu marches en montrant tes seins aux autres hommes, tu fais un péché. À moins que tu dises tout bas regardez quels beaux seins il s’est payés, le mien d’homme ! vous pouvez l’envier pour ça mais pas me désirer, pas me prendre (en pensée), pas me toucher (exprès).

Quand tu es mariée, tu ne vois que des femmes mariées, celles qui sont les épouses des camarades de ton mari ou bien celles de ta rue, les mères des compagnons de classe de tes fils. Leurs seins, tu vois très vite qu’ils appartiennent à tel ou tel, tu vois même, à la manière dont elles les portent, si ce type les prend pour deux beaux vases de cheminée ou s’il les a foutus à la poubelle depuis longtemps. Tu es plus tranquille avec ceux qui sont sous le couvercle de la poubelle parce que les beaux vases ça peut tenter un propriétaire qui en a déjà. Des fois qu’il voudrait s’en payer des plus ronds, plus doux, plus rares. Hein ? Avec des gens qui ont de quoi se payer des choses on n’est jamais tout à fait tranquille. Et quand on n’est pas tranquille, c’est difficile d’aimer celles d’à côté, on a peur, on se méfie.

La première chose qui te frappe quand tu entres dans une réunion féministe, c’est qu’il n’y a pas de regards d’homme, Ouf ! font tes seins, quelle délivrance! et ils s’assoient tranquillement à côté des autres et ils se racontent tout ce par quoi ils ont passé. C’est parfois drôle, mais souvent triste, trop triste. Pourquoi, chers seins, avez-vous été si soumis, si longtemps soumis ? N’aviez-vous donc aucune fierté ? Alors ils relèvent légèrement la tête : mais si, bien sûr que nous avons notre fierté mais que voulez-vous, la société est ainsi faite : une femme ne vit que d’écrasement, alors nous avons tout accepté, comme ça nous étions sûrs de rester une vraie femme. D’ailleurs, il ne faudrait rien exagérer, nous avons eu nos moments de bonheur et de gloire, mais nous n’avons pas demandé l’impossible, nous avons su nous contenter de peu. Vous, les féministes, vous devriez faire un peu plus attention car les hommes disent qu’à continuer comme ça, vous n’aurez bientôt plus de seins et alors eux vont perdre leur pénis et ce sera la famine, la catastrophe, la fin du monde.

Les féministes ne te bousculent pas, elles te laissent sortir ton paquet, elles disent qu’on est toutes dans le même sac mais que bientôt nous allons en sortir. Elles sont gentilles et en même temps, elles te font peur parce qu’elles ont trop peu peur, que tu trouves. Elles sont là, à dix ou quinze, avec des bras et des jambes comme des ailes d’oiseau. On dirait qu’elles vont s’envoler et toi avec. Mais ensuite, il te faut rentrer et ta maison c’est toujours le même bordel, la vaisselle sale et tout le désordre qu’ils ont fait en ton absence. Une chance que lui ronflotte déjà sinon ce serait est-ce qu’on rentre à des heures pareilles, mais d’où viens-tu et d’abord tu n’iras plus chez ces folles, c’est moi qui décide et puis comprends-moi, mon petit chou, c’est pour ton bien que je parle, je sais que ta vie n’est pas rose tous les jours, mais c’est pour tout le monde pareil, crois-moi, je ne fais pas ce que je veux non plus, moi aussi je dois obéir à mon chef ! Et des tchic et des tchac comme ça toute la nuit, pas des conneries absolues mais des semi-vérités qui remettent ton cerveau dans son brouillard habituel et toi tu n’oses plus rien penser.

Moi, je n’ai pas tellement peur, mes seins ont leur vie et ma maison j’y fais plus ou moins ce que je veux, sauf la quitter, ce que parfois je voudrais. Mais les filles, des fois à crier, toutes ensemble, elles me feraient presque peur. Elles m’ont appris des mots que, oui, je connaissais par les livres mais je n’imaginais pas les entendre un jour sortir de ma propre bouche. Et maintenant je vous les lance comme je dirais pain ou biscotte. C’est un peu gênant quand je retourne chez mes amies qui appartiennent à leur mari (toutes n’appartiennent pas, il y a moyen d’être mariée sans appartenir) car elles n’oseraient jamais employer ces mots-là ni penser ce que nous pensons : elles savent que c’est défendu. Tu attrapes un langage tellement libre ! me disent-elles et elles regardent le plafond pour s’assurer que mes mots ne s’y sont pas incrustés de sorte qu’il pourrait les lire quand il rentrerait. Oui, elles sont vraiment effrayées et celles qui m’aiment malgré tout se font du souci pour moi. Si j’ose dire merde vagin exploitation bof pénis je n’en ai rien à foutre bander jouir avorter et tout le truc, ça veut dire que je ne me sens plus tenue, et quand on n’est plus tenue on tombe, c’est bien connu. J’ai donc perdu la bonne mesure, déjà ma réputation est ébranlée, demain je perdrai mon mari, je serai seule au monde.

Seule au monde on peut l’être de bien des façons. Aussi bien avec un mari, des enfants, une maison, un tas de brol que même parfois, je l’avoue, parmi les féministes, lorsqu’elles crient trop fort et ne comprennent pas ce que vous dites tout bas. Heureusement, il y en a toujours une qui finit par dire mais laissez-la parler à la fin, peut-être qu’elle a des choses à dire, c’est bien une débutante mais c’est quand même une sœur. Au mot sœur, mes seins ont un soupir d’aise et ils sourient aux autres seins qui sont assis sur les tables pendant que les féministes parlent avec leurs yeux un peu durs comme ceux des oiseaux. Les féministes sont aussi douces que les autres femmes mais elles sont empêchées de le montrer parce qu’aussitôt les hommes en profiteraient pour les prendre sous leur bras « afin de te protéger ou te donner la fessée ». Non merci, je saurai protéger mes seins moi-même, je les arroserai moi-même, ils fleuriront dans le jardin des femmes, tous nos seins ensemble comme un grand feuillage sur nous et nous n’avons plus jamais peur.

Marie

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