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Le dard du pur amour

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Voyelles, no 15, janvier 81, page 14

Il y a des sujets qui redeviennent à la mode. Notamment « le religieux ». En novembre, toute une page « livres » dans le journal Le Monde, sur la mystique féminine, les fiancées du Christ, le salut par l’érotisme. Parmi les livres présentés, Extases féminines par Jean-Noël Vuarnet. Un joli volume, sur papier glacé, où l’iconographie en noir et couleur vient souligner les propos de l’auteur et ajoute à notre perplexité. Il s’agit de saintes catholiques, connues, parfois très connues par leur vie et leurs écrits : Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, Thérèse d’Avila. Et bien d’autres moins illustres : Hadewijk d’Anvers, Mme Acarie, Jeanne Guyon. Toutes ont décrit leurs extases. Le livre épingle des extraits, emmène le lecteur dans une sorte de promenade zigzagante, sorte de labyrinthe dont le parcours secret est balisé par le style bien caractéristique et vous avez deviné le maître qui est aussi la clé et ne sera nommé qu’après cent pages : Lacan.

Ces femmes contemplatives, mystiques et parfois extasiées, me sont familières de longue date. Si j’ai pu parfois m’étonner des mots qu’elles osaient employer pour faire comprendre l’union mystique, la chose elle-même ne m’a pas paru bizarre, inconcevable. Leur récit fait référence à la poésie mystique, d’après le modèle incomparable que demeure le Cantique des cantiques. Il faudrait pouvoir replacer ces femmes dans le courant de pensée religieuse de leur temps tandis que l’autre se dit fiancée au Christ ou, de façon plus dramatique, habitée du démon (Jeanne des anges). J’avoue regretter ce temps où l’absolu était si proche du monde qu’il suffisait à des femmes ardentes de rentrer en elles-mêmes, mangeant peu et s’adonnant à l’oraison, pour sentir jusque dans leur corps le dard aigu de la blessure transcendante. Et je suis désolée si, à cause de Freud, on ne peut plus employer le mot dard sans tomber dans l’obscénité vulgaire.

Jean-Noël Vuarnet rappelle que ces descriptions plus qu’éloquentes des phases extatiques de leur oraison ont été dictées par les saintes à des secrétaires, religieux le plus souvent, choisis comme témoins neutres et agréés de la véracité du récit. De ce témoin choisi d’Église, bureaucrate assermenté, Vuarnet retient surtout la fonction sexuée de récepteur. D’autant plus récepteur qu’il ne comprend pas, s’étonne et s’amuse, voire se pâme par sainte interposée. Vuarnet l’appelle Neveu (à cause de Thérèse qui a fait cautionner certains écrits par son ecclésiastique de neveu) et connote cette appellation de ce regard de biais que je disais en commençant, celui de l’entremetteur subjugué, jaloux peut-être, vaguement cocu puisque ne participant pas à la fête. Les peintres, eux, n’avaient pas reçu mandat et se sont montrés plus libres dans leur interprétation de la chose. lis accusent l’aspect chair abandonnée, dénudée et pâmée ; on les sent prêts à déposer la palette pour recevoir dans leurs bras d’oncles la victime d’amour.

Au terme de ce petit livre, on voudrait se donner le temps de reprendre toute la question. À commencer par le droit pour les femmes et les hommes de s’éprendre de l’invisible, de reconnaître Éros où bon leur semble, de s’y livrer de la façon qui les enchante. Que les neveux et les oncles se repaissent des miettes, on ne pourra pas l’empêcher. Enfin, il faudrait exprimer davantage la composante féminine de tout amour, que l’auteur évoque, mais à sa façon lacanienne : « je pose seulement la question, je suis trop intelligent pour dire ». Or toute pensée, toute parole religieuse se formule en terme de réponse, de « fiat », réponse d’adhésion au mystère du monde, réponse d’acquiescement au risque de l’amour. Il s’agit d’une attitude fondamentale, qui parfois remue si loin le corps et l’esprit qu’elle met hors de soi, qu’elle extasie. Il y a de ces faiblesses que d’aucuns envient.

M.D.

Jean-Noël Vuarnet Extases féminines, Arthaud, 1980 (45 illustrations et une bibliographie sélective).
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