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La mort froide

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Voyelles, no 14, décembre 80, page 76

Le froid, les grands froids, vous êtes contre ? Moi, non. Les maisons ont l’air plus chaudes alors. Elles semblent plus intimes, lorsque le froid les enserre de ses arbres figés, de son rire blanc, de son silence étonné.

Mais les oiseaux, Marie, où se terrent-ils, et les pauvres, as-tu pensé à ceux qui doivent monter au troisième étage un charbon trop cher ? Je n’y avais pas tout de suite pensé, je trouve qu’en Belgique il ne devrait pas y avoir des pauvres, nous sommes bien assez riches pour les chauffer, les nourrir gratuitement. Pour me donner un peu moins mauvaise conscience, je baisse mon chauffage d’un petit cran.

Un petit cran de solidarité ? Oh ! Je sais bien qu’il y a autre chose à faire. Il faut sortir dans les rues, déranger les gens en leur criant la misère qui existe, même à leur porte, et qu’ils ne voient pas. Mais, n’est-ce pas ce que je suis occupée à faire ? Dire aux lectrices, aux lecteurs, que désormais ils sont au courant et qu’il faut faire quelque chose.

Ne vont-ils pas, comme moi, se contenter de savoir ? Tous regardent le journal télévisé, les meilleurs regardent À suivre, Nous nous en parlons le lendemain : « tu as vu, hier soir ? C’est vraiment terrible ce qui se passe là-bas, le regard de ces enfants décharnés. Insoutenable. »

Qu’est-ce qui est insoutenable ? L’image télévisée ou la chose elle-même ? II me semble que les seuls qui répondent à l’information reçue — et je les admire éperdument — ce sont ces infirmières, ces techniciens, tous ceux qui vont sur place, souvent avec de petits moyens mais une volonté tenace de changer les choses. Cependant, si nous étions tous vraiment indignés par l’épouvantable distribution des richesses, par le vol impitoyable qui fait qu’un continent se nourrit d’un autre qu’un être humain se repaît de ce qui devrait appartenir à l’autre, si nous reconnaissions cela, alors nous prendrions les choses en main, nous exigerions d’autres lois, d’autres échanges, d’autres marchés.

Nous nous disons impuissants et nous nous admettons, spectateurs habitués d’images dont la projection elle-même frise l’impiété.

Jusqu’à ce que des jeunes un peu fous, violents sans le savoir, imaginent envahir la Cité de l’Image, entraînant avec eux, comme un signe de l’innocence menacée, quinze enfants surpris.

Bientôt Saint-Nicolas. Hier, il bouchait un carrefour. Debout dans une camionnette d’une firme de fromage, il faisait sa propagande électorale. Il paraît que les enfants deviennent conscients que le saint n’est que le représentant d’une politique consommatrice. Ils sont très à l’aise avec lui, lui disent « tu » et exigent des séries complètes : une « Barbie » avec tous les accessoires. Tout pour une bataille à main armée. Il paraît que Saint-Nicolas dit toujours oui, il ne demande plus si on est sage et tous ces vieux trucs.

Reagan, c’est aussi un vieux rajeuni. Surtout depuis qu’il est élu. C’est fou ce que les journaux se sont calmés à son égard depuis que les Américains ont choisi. Comme si ce choix était un label de garantie. (Les électeurs ont garanti notamment le retour des femmes aux cuisines.)

Du coup, le pauvre Carter a toujours été « minable » tandis que Reagan s’est montré très adroit pour gouverner une Californie bourrée d’étudiants et de marginaux. Ainsi tournent le vent et la renommée. Il suffit d’un effarant succès et les hommes s’inclinent.

Non, la France ne vient pas de ratifier la peine de mort, elle en a seulement voté le financement. Nuance. Mais les Français la réclamant en grand nombre. Même des femmes. Des femmes par ailleurs très raisonnables, généreuses, affirment que sans peine de mort il n’y pas de justice ! (Il n’y a de toute façon pas de Justice, chère Madame !) Second argument : la prison de très longue durée est tout aussi destructrice du condamné. Ces arguments ne sont pas entièrement faux, sinon ils n’auraient pas la vie si longue. Il n’empêche. La plupart des pays qui nous entourent ont supprimé la peine de mort. Et il n’y fait pas plus dangereux. Mais peut-être un petit peu plus calme. Parce qu’on y a compris que la sauvegarde de la sécurité ne passe pas par la violence, fut-elle froide. Surtout si elle est froide !

En Belgique, la vue du sang offusque, paraît-il, et nous ne reviendrons jamais à la peine de mort, même si d’aucuns en prononcent la sentence avec la voix du chœur antique lorsque, passants, le journaliste les interroge après le hold-up de la banque.

L’envie de la peine de mort, c’est parfois l’esprit de vengeance qui la dicte : il a tué l’enfant, qu’il paie de sa vie son crime ! C’est surtout la peur qui parle : pour supprimer le banditisme, supprimons les bandits ! Et, plus sourdement, le désir d’exterminer par n’importe quel moyen et le plus vite possible, les gens bizarres, dangereux, anormaux, hors la loi… tant d’expressions qui disent la même chose : le souhait de vivre dans un monde paisible, harmonieux, «heureux». Sentiment bien naturel et que partagent — du moins, qu’ont partagé un jour — les criminels eux-mêmes, nés de parents humains et êtres humains eux-mêmes, dont l’agressivité extrême n’est pas encore expliquée scientifiquement. Alors : leur couper la tête, les asseoir sur la chaise électrique, les viser au pistolet ? Un nouveau procédé s’offre aujourd’hui : une forte piqûre. Ceci permettra aux âmes sensibles, de dormir plus tranquillement et aux bourreaux, ces parias mal payés, de réintégrer la société les mains propres. Une difficulté : les médecins de nos pays refusent la besogne.

Marie Denis

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