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livres,
biographie

Anaïs Nin,
ou la conquête de soi

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Voyelles, no 14, décembre 80, pages 18-19

Anaïs Nin, c’est ce visage aux pommettes hautes, aux yeux scrutateurs et doux, que nous connaissons par les photographies insérées dans l’immense Journal, qui est l’œuvre de sa vie.

Aujourd’hui, Anaïs Nin publie Ce que je voulais vous dire, un ensemble de conférences, de discussions avec les étudiants, d’interviews, données entre 1966 et 1973, au moment où la publication du Journal la rendait célèbre. (Anaïs Nin est morte avant la traduction française de ce message).

Chacune et chacun a sa façon à soi de connaître et d’apprécier Anaïs Nin. Beaucoup de femmes ont dévoré les nombreux volumes de son Journal où elles se reconnaissent : ceci, Anaïs Nin le savait et en était très heureuse. Car si elle écrivait ce journal pour elle, pour se découvrir, se comprendre et s’affirmer elle-même, combien en même temps elle souhaitait aider d’autres femmes et d’autres hommes à faire ce voyage expérimental, ce long trajet vers la connaissance de soi.

Personnellement, de ce journal, j’ai surtout retenu le climat de Paris pour les écrivains que je découvrais en même temps, particulièrement Henri Miller. Je m’intéressais davantage au couple Henri et June, à leurs ardents problèmes si finement relatés par Anaïs, à l’amitié qui liait Anaïs aussi bien à June qu’à Henri, la qualité de ces sentiments finement décrits dans le Journal, je m’intéressais plus à ces nœuds psychologiques qu’au cheminement d’Anaïs Nin qui, à travers une longue autoanalyse, partait à la conquête de sa personnalité, de son autonomie.

À lire aujourd’hui ces entretiens, je comprends mieux le message de réconciliation avec soi-même qu’Anaïs Nin ne cesse de donner aussi bien à travers son œuvre poétique : assez hermétique mais brillante d’images qui sont comme des diamants à mille feux, à travers ses essais et son fameux Journal, à travers cet anxieux visage qui, sur la dernière photo, semble avoir conquis la sérénité.

Anaïs Nin est-elle féministe ? Question courante, presque obligatoire aujourd’hui, mais que je n’aime pas. Car pour les unes on est toujours trop féministe et pour les autres, jamais assez. Elle a souffert en femme durant ces longues années où elle fut paralysée par son attachement à son père. Avec le groupe des artistes qu’elle entourait de son amitié délicate, elle a joué le rôle essentiellement féminin qu’ils attendaient d’elle. Mais en même temps et grâce à son journal où seule à seule elle s’engendrait elle-même, elle a construit sa personnalité. Anaïs se sent et se veut femme mais personne autonome. Dans Ce que je voulais vous dire, elle exprime combien sont précieuses les ressemblances et les dissemblances entre homme et femme, du moment qu’elles sont reconnues comme des richesses différentes et non comme moyen de domination.

Anaïs Nin est extrêmement patiente son travail d’écrivain le démontre, et elle se veut, dans la même mesure, non-violente. Elle ne comprend pas les révolutions, elle n’y croit pas. Elle pense que la critique, que la revendication est stérile. Aux femmes, elle dit d’oser être soi, de s’épanouir, de s’affirmer par tous les moyens, notamment par l’écriture, la tenue d’un journal, qui est une façon de s’intéresser à soi, de créer un espace pour soi. Je pense qu’Anaïs Nin est autant moraliste qu’écrivain. Elle ne veut pas seulement décrire le monde dans sa beauté fatale mais le créer dans son devenir, lui donner ses chances. Ses chances qui lui viendront d’une connaissance et d’une acceptation de toutes nos virtualités, de nos rêves et nos désirs, de l’aspect nocturne des choses comme de leur réalité claire, et tout ceci dans une sorte de confiance dans la vie qui est, finalement, harmonie, réconciliation

M.D.

Anaïs Nin, Ce que je voulais vous dire, Stock, 1980.
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