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oiseaux noirs

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Par un beau matin d’automne, on se promène avec des enfants et soudain un bruit terrible, assourdissant. D’énormes oiseaux noirs font une ombre énorme, et noire, qui court sur les prés. Ce sont les avions de l’armée. Ils s’exercent pour une guerre éventuelle. Sans doute ont-ils reçu un peu d’essence et vite ils l’emploient. Et puis ne faut-il pas toujours être prêt à la guerre. En 1940, nous n’étions pas prêts. Des avions faisaient la même ombre noire et en même temps ils tiraient ou biens ils lâchaient leurs bombes. Puis les Anglais sont venus, les Américains. Terrifiants mais sauveurs. Aujourd’hui, on nous demande de faire un effort. Parce que nous avons signé le pacte. Assurer notre propre défense, ce n’est pas possible. Mais faire un effort de solidarité avec les Grands. On nous dit que l’honnêteté l’exige. Peut-être. Mais cela n’empêche pas de se sentir très petit, très à la merci des autres et de se demander à quoi ça rime, tous ces efforts militaires ?

Nouveaux pères

À la télévision française, on transmettait, un de ces jours derniers, le témoignage d’un nouveau père. Breton, il marchait sur la grève avec son petit garçon. Il parlait. Il disait que maintenant les pères aiment beaucoup leurs enfants. Ils s’en occupent davantage, donnent des biberons, des bains même, préparent des repas, jouent avec les enfants. Alors, en cas de divorce, ils ont envie que ça continue. Autrefois, on pouvait dire que le père serait incapable de s’occuper de l’enfant et on le confiait d’office à la mère. Aujourd’hui, les choses ont changé. Il y a des pères qui sont comme des mères. Alors, à qui va-t-on confier l’enfant? Qu’est-ce qui va déterminer le choix? Des parents divorcés actuels essaient de prendre les enfants tour à tour, ils habitent même volontairement l’un près de l’autre pour que les enfants aillent facilement à l’école. Mais tous les autres? Ceux qui se quittent en colère ?

Tout en double

Il paraît que grâce à l’école de Comines, on va pouvoir rouvrir des petites écoles dans le Luxembourg. Mais c’est chouette, ça ! Il paraît qu’on va aussi faire un grand port de mer à Namur. En creusant l’entre Sambre et Meuse. Et on élèvera des montagnes en Flandre pour que les cours d’eau y courent plus vite et montrent moins leur pollution. N’a-t-on pas toujours dit que la double culture faisait la richesse du pays ? Nous avons tout en double, et du temps pour nous disputer en plus ! Les étrangers nous envient…

Ni désordre, ni ordre

Temps troublés, dit-on et c’est vrai. Encore qu’on peut se demander si le monde n’a pas toujours connu plus de trouble que de calme. Comme aussi plus de pluie que de soleil. Mais dans le souvenir, les étés sont clairs et le passé paisible.

Troublé, on pose la question : que va-t-il arriver ? Et on voudrait que « ça » arrive. Tout plutôt que cette impuissance à choisir, à décider, à faire face. L’appel au « tout », voilà le vrai danger. Car des gens prêts à tout, il en existe toujours pour se réveiller dans les moments difficiles. Prêts à aller jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au sang. « Tant pis si le sang doit couler », a crié Bert Erikson du VMO, dans les rues d’Anvers, le 4 octobre. Le sang coule déjà à Anvers, à Paris. Il a coulé à Bologne et à Munich.

En même temps, par une sorte de jeu de balance, les idées d’une droite « sage » se proposent pour remplacer celles de la gauche qui « agitent » les démocraties depuis 25 ans. Une brochure intitulée « La crise de la civilisation, l’homme sans finalité » dans une collection « Recherche de l’ordre » et envoyée aux notables du pays, illustre bien le redressement qui risque d’avoir lieu au moment où la crise, où l’ensemble des crises amène les gens à accepter des positions de repli. L’article, long d’une quarantaine de pages, brosse un tableau de la civilisation occidentale depuis la Grèce à nos jours. Bien écrit, appuyé d’exemples, il fait penser à un cours pour les élèves des classes terminales. D’une logique nuancée et, par le fait même, apparemment péremptoire. L’idée dont le texte sert de démonstration est celle-ci : il y a un ordre du monde. Préexistant et coexistant, il régit l’humanité par des lois naturelles. Ces lois sont celles de la propriété, de l’héritage, de la hiérarchie, de la reconnaissance des chefs. Bien sûr, dit le texte qui n’est pas idiot, ces lois ne sont pas statiques, elles permettent certains changements et découvertes (l’industrie, l’électricité, le téléphone), tout en maintenant la dépendance à l’ordre des choses. Ce qui a gâché cette belle ordonnance : le rationalisme, le capitalisme libéral, le marxisme, le freudisme, le refus des religions, les théories du changement, du progrès, de la libération. Toutes ces idées empoisonnent le monde. Elles engendrent le désordre, le mécontentement, l’égoïsme, la paresse, le découragement. Vous le voyez : le tableau est noir mais il est clair ! C’est ou l’ordre ou le désordre. L’ère du désordre est terminée, vient celle du retour à l’ordre ! Tout n’est pas faux dans ces analyses qui épinglent le désarroi du monde occidental. Ce qui est effarant — et odieux — c’est que toute interrogation, toute recherche sont bannies.

Marie Denis.

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