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un petit chanel

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Ce qu’il me faudrait, disais-je, c’est un petit Chanel. Un petit Chanel pas cher. Souple et chaud. Passe partout. Que j’aie l’air confortable sans qu’on sache ce que j’ai sur le dos. On essaie d’achever septembre avec les robes de l’été glissées sur un sous-pull. Oh ! il y a des réchauffées qui iraient bien toute l’année en bretelles et juste un petit slip qui apparaît sous la robe, petit triangle de pudeur… de ces femmes qui, du temps où ça se portait, passaient leurs journées en combinaison de jersey, sur laquelle elles passaient rapidement un tablier à fleurs lorsque le laitier sonnait.

Je me plais bien dans ma jupe en jeans : elle avait, lorsque je l’ai achetée, il y a sept ans, une sorte de bavette qui me faisait une poitrine religieuse. Je l’ai coupée juste avant l’été : dé- bridée, elle me tourne autour du corps, je ne parviens pas à la tenir en place mais quelle douceur de peau lisse elle a attrapée en s’usant !

En faisant le marché, je parcours la galerie de magasins, question de voir ce qu’on offre. Tout me semble affreusement triste. Gris. Brunâtre. Informe. L’Inno affiche avec grandiloquence « 5e avenue ». Eh bien merci ! Des tissus mollassons, des décolletés vagues d’où partent quelques plis qui feront les poitrines malheureuses et les ventres ballonnés… Affligeant.

Tiens, des soldes : peut-être était-on mieux inspiré l’année dernière ? De grands panneaux « afslag » et je continue mes commentaires en flamand, langue douée pour les plaintes et les colères. Il me semble que les inscriptions flamandes augmentent beaucoup dans les magasins : afslag ! je croyais que cela voulait dire abats, abats de boucherie. Amusée par l’appellation sanguinaire, je commence à feuilleter les jupes, écartant les tons criards, les crevés énormes et les plis mal placés, j’en avise une toute simple, peu crevée (ça pourra se fermer) et qui coûte la somme charmante de 496 F. Plus qu’à trouver une blouse pour faire l’essai et en avant. Essayer donne chaud. En plus, ça ôte facilement le moral. La jupe marque terriblement l’assiette à soupe au creux de la fesse et la blouse flotte comme sur un grand-père. Remettre ses vêtements à soi et aller voir si l’objet convoité existe en d’autres tailles. Hourrah ! un 44. Maintenant la blouse : un 40 suffira. Deuxième essai. Pas mal, mais la blouse, c’est pas ça. Donc, aller voir s’il n’y a pas des chemisiers plus réussis, aux carreaux moins sots (ces dessinateurs de tissus, on se demande des fois quel genre d’yeux ils ont) mais dans les prix calmes, les prix anciens.

J’ai fini par trouver un chemisier italien pour 900 F, à petits carreaux classiques mais dans ce faux coton raide et sans air qui tient lieu de lainette.

Ravie de mon achat bon marché mais très loin du petit Chanel imaginé. Tiens, en voici un à la vitrine d’une boutique : 16 000 F. Vous imaginez ?

Rentrée chez moi, j’essaie à l’aise. Ça va mais je devrais quand même un peu creuser la jupe dans le dos, elle y fait des petits paquets. Quant au chemisier, il n’a que trois boutons, espacés de 15 cm au moins, il bâille entre les seins ! Par chance, je trouve dans ma réserve trois boutons approchants, que j’ajoute en remarquant que tous les espaces entre les boutonnières sont différents ! À faire se retourner les couturières dans leur tombe. Deux heures de travail au moins. Afslag !

Et avec ça, je n’ai pas ce qu’il me faut ! Je ne peux quand même pas aller à cette réception « où la présence des épouses est souhaitée » avec une jupe non doublée et une blouse de peintre ! Où ai-je ma tête, dis-je en sortant de la bibliothèque royale, et je descends la rue Marché-aux-herbes. Des Chanels. Des faux et des vrais. Un vrai : 26 000 F. (Une amie m’avait dit « et elles ont des 25 000 F sur le dos ! », un jour que nous collections pour une action, je ne la croyais pas…) Des jupes et vestes de laine : près de 10 000. J’en essaie, ce n’est pas mal, mais pas tellement différent de ma nouvelle jupe qui s’accorde avec ma toute vieille veste « C et A » à grosses poches. Donc, pas la peine. Chez Rodier, rue des Fripiers, je n’échappe pas à une vendeuse adroite et je me décide pour un deux-pièces en peau de pêche (si l’on peut dire). Assez joli de ton, encore que des rayures coulantes et horizontales, une ceinture coulissée pour donner la forme… donc sans forme et pas gratuit non plus : 6.500 F.

Je suis pressée, j’ai essayé trois tons, je ne suis pas ravie mais je me décide. Je sors un chèque, elle me dit : 5 000 F seulement et le reste en argent.

Moi, je me dis : c’est ma chance ! Et tout haut : je crois que je vais encore un peu réfléchir…

— Mais Madame ! Laissez au moins un acompte et je vous garderai le paquet, sinon vous ne retrouverez plus votre taille.

— Non, dis-je avec de plus en plus d’assurance, je ne viens jamais par ici, c’était tout à fait par hasard, et d’ailleurs je ne suis pas sûre que j’aime encore cet ensemble, je vais en parler à mon mari. Et je m’encours.

Le lendemain, je traverse la galerie Louise et je tombe sur des Chanels ! Des vrais et des moins vrais. Nouvelle séance, vendeuse absolument charmante, qui ne semble pas du tout offusquée de mes hardes de quatre sous, de mes cheveux au hasard, de mes sandales éculées… Elle dit quand même en m’enfilant un délicieux lainage dans les tons mauves : il faut imaginer cela avec des souliers gris ! (Des souliers gris ! Des cheveux verts ? Des ongles marine ? Des bas… des bas comment ?) Le petit tailleur pas vraiment Chanel est léger comme une plume, tout doublé de gris, il tombe merveilleusement. Il donne une forme à qui n’en a pas. Et sans insister. La distinction, c’est ça. Fait de gros fils de laine angora, qui vont du mauve au rosé, avec quelques traces presque imperceptibles de vert foncé, on le dirait fabriqué sur un métier à tisser d’enfant. Une simplicité absolue. Un seul chèque n’a pas suffi.

Mais qu’est-ce qui m’a pris ? pensais-je dans le métro, serrant mon précieux et tout petit paquet que je craignais d’oublier sur la banquette. Si ma voisine devinait ce que j’ai osé payer pour si peu ! Et il va falloir le porter en plus ! Prendre rang parmi les épouses dorées. Un cauchemar. Mais il est vraiment joli. Vous le voulez ?

M.D.

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