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D’où vient la libération ?

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Qui ne se souvient des Enfants de Sanchez d’Oscar Lewis, chef d’œuvre de l’ethno-sociologie et de l’enregistrement mis au service de la culture orale. C’est avec Enfants de Sanchez que j’ai découvert la cohérence et la profondeur de la culture des pauvres — culture qui ne transite pas par les livres et les écoles, qui ne se transmet ni par l’argent ni par les images publicitaires. Il y fallait donc une approche différente, une technique ou une science qui permettrait, autant que faire se peu, à des cultures qui s’ignorent de se rencontrer.

Trois femmes dans la révolution cubaine, trois familles où les femmes prédominent, et elles racontent. Trois expériences d’adhésion à la Révolution. Monica est issue de la petite bourgeoisie montante, Pilar naît dans le quart-monde et se prostitue pour manger, Inocencia a connu une certaine aisance dans la ferme familiale, puis la ruine et le service domestique. En même temps, pour toutes les trois, l’ignorance sexuelle, de grands besoins affectifs, le mariage comme évasion du foyer paternel. La Révolution leur apporte graduellement la prise de conscience de leurs aspirations, l’indépendance personnelle et, finalement, le bonheur dans la lutte, le dévouement à la cause comme raison de vivre.

Trois récits qui se lisent comme trois romans. Avec le sentiment d’entrer sans tricher — puisqu’elles parlent — dans la vie de trois femmes attachantes, exemplaires par leur clarté de vue sur elles-mêmes, sur leur entourage, et aussi sur les possibilités et les résultats de la révolution. Exemplaires par leur détermination : elles poursuivent ou recommencent des études, participent aux dures campagnes de récolte de la canne à sucre, sont militantes en même temps que mères et menant aussi une vie de larges relations familiales, qui semble encore coutumière à Cuba.

Avec un tout petit malaise cependant : une vie racontée en réponse à des questions — celles-ci n’apparaissent pas mais on les sent présentes — ces réponses enregistrées, triées, mises en style écrit, équilibrées quant à leur cohérence par rapport au projet de l’anthropologue : « montrer l’impact de la Révolution et de ses institutions sur les individus et les familles, constituant ainsi une documentation historique sur une période contemporaine caractérisée par de profonds bouleversements. Plus particulièrement, ces histoires de vies illustrent les changements survenus dans le statut, les attitudes et les rôles des femmes (…) », tout cela devient presque trop lisible, trop convenant. De la même façon que certaines tranches de vie montrées à la TV. C’est prenant, irrésistible. Mais trop clair trop évident. Ici cependant, la longueur de l’interview, le recoupement du récit par celui de la mère et de la sœur, de la femme qui témoigne, montrent les nœuds des situations et l’héroïne devient très proche, on dirait que c’est à nous, femmes comme elle, qu’elle communique son expérience. Longtemps, lorsque le livre est refermé, Monica la studieuse, Pilar la violente, et Inocencia, plus traditionnelle, continuent à parler en nous.

Dans son introduction, Oscar Lewis attire l’attention sur la différence entre le mouvement de libération des femmes dans un pays d’idéologie libérale basée sur le développement individuel et un pays où la révolution met en place une organisation collective de la société. Il nous est arrivé de rencontrer des femmes cubaines, algériennes, chinoises et d’avoir eu du mal à comprendre comment, pour elles, la libération des femmes est dominée par le gouvernement. Or le livre montre comment le sentiment du bien collectif gomme — pour un temps du moins — les problèmes individuels et notamment l’antagonisme des sexes. Il montre en même temps le changement notable qui a lieu dans la condition des femmes lorsque celles-ci passent de la relégation à l’accès aux études, au travail de production, aux groupes militants. C’est, une fois la révolution installée, les cadres mis en place et la société entrée dans ses rouages, que certaines femmes commencent à se rendre compte de ce que les promesses n’ont pas été tenues jusqu’au bout. Les mouvements de libération devraient mieux doser les droits de l’individu et ceux de la collectivité. Mais les mouvements sont aveugles, ils balaient tout sur leur passage. C’est la vie qui peu à peu remet en place des modus vivendi (moyens de s’arranger). Mais pourquoi ceux-ci remettent-ils toujours les hommes aux commandes et les femmes aux cuisines

M.D.

O. Lewis, R. M. Lewis, S. Rigdon, Trois femmes dans la révolution cubaine, collection Témoins, Gallimard, 1980.
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