retour à la table des matièresà l’index alphabétiqueau dossier Voyelles

récit
Chaque jour comme des arbrelles

Voyelles, no 12, octobre 80, pages 21-22

La Maison des femmes, 79, rue du Méridien, 1030 Bruxelles, c’est nous. Des femmes qui viennent là aujourd’hui peuvent ignorer qu’il y a trois ans, c’était une baraque atrocement grise, humide, repoussante. Ce qu’elle est encore à ses heures. Lorsqu’il pleut, parce qu’alors elle suinte de partout. Lorsque tu entres seule et que toutes les odeurs se jettent sur toi. Lorsque les filles qui sont arrivées avant toi ne sont pas précisément des plus amusantes, enfin ce ne sont pas celles que tu espérais rencontrer. Mais le plus souvent, le soir surtout, il y a tant de monde et ça fait tant de bruit que tu ne te demandes plus où tu es ni comment il fait. Tu es dans les femmes et c’est tout.

C’est Pauline qui a trouvé ce local. Une copine, qui est dans l’administration, lui a dit : prends-le vite parce qu’on veut me fourrer là avec mon service et moi, jamais de la vie, c’est bien trop sale. Pauline et Madeleine ont eu le coup de foudre. Peut-être parce qu’elles étaient tellement avides de trouver la maison de leur rêve, un peu comme les amoureux qui cherchent l’âme sœur et dès qu’ils tombent sur une forme appropriée, ça se noue. Madeleine, ça lui a fait tout de suite un nœud du côté de son ventre à cause de l’indifférence absolue que manifestait ce lieu. Elle trouvait excitant de l’investir, de forcer sa torpeur froide. Main dans la main, avec Pauline, Françoise, Élisabeth, nous parcourions l’interminable couloir, nous ouvrions toutes les portes, l’immeuble était vide depuis sept ans, nous grimpions aux étages, nous rêvions d’y loger à quelques-unes.

Deux jours plus tard, Madeleine y retourne en métro. Toute la ville Semble un décor d’Hollywood. Ne vient-on pas de l’inventer pour nous, la station du Jardin botanique, avec ses stalactites en or et les trois escaliers, larges comme des avenues ? Arrivée à mi-course, tu te retournes et c’est un royaume souterrain à tes pieds. Tu rêves de le prendre d’assaut avec les femmes, nous en ferions notre repaire, nous ferions ici nos avortements libres, nous amasserions des armes pour les guerres offensives que nous allons être obligées de livrer, oh ! nous aurons vite fait de ligoter les rares hommes qui errent là-dedans aux heures qui ne sont pas de pointe mais de viol. En roulant, l’escalier fait pousser des ailes à Madeleine, elle survole le hall où les contrôleurs deviennent minuscules dans leur maisonnette de contrôle. Quand elle débouche dans la rue, elle a grandi de plusieurs centimètres, elle marche comme une femme dont la tête atteint les basses branches.

Tout en marchant, Madeleine cueille les mots attachés aux arbres, Madeleine adore les arbresses, surtout celles qui sont isolées, violentes, arc-boutées à rien et pourtant victorieuses des longs vents de plaine. Si les désespoirs de Madeleine ne sont pas de vrais désespoirs, c’est parce que des arbres plus grands que des maisons étendaient leur ombre lorsqu’elle sautait à la corde « Petit prince, ce n’est pas toi que j’aime ». L’arbre auquel elle pense, hêtre si rouge qu’il en est noir, se dresse encore, lointain, solitaire, et Madeleine pourrait y attacher la balançoire de sa première petite fille, née le jour de la Fête des femmes.

Quelle vieille radoteuse je fais ! dit Madeleine.

— Ne dis pas toujours que tu es vieille, Madeleine, c’est de la coquetterie.

— Non, ce n’est pas de la coquetterie. J’ai l’âge que j’ai et vous n’y changerez rien. Je ne prétends pas que je suis bonne à mettre à la poubelle, et puis âge, c’est un joli mot, vous ne trouvez pas ? Avoir tel âge, c’est avoir vu le soleil renaître où la pluie accourir, ikse fois trois cents soixante-cinq fois, c’est avoir accumulé un tas d’impressions, qui ne se sont pas toutes annulées l’une l’autre. C’est être grosse, même si on est plutôt mince et pas du tout enceinte.

Madeleine se sent très heureuse parmi les jeunes femmes. Un peu exilée pourtant. Des fois, elle a le sentiment de marcher dans une jeune plantation. Il y a très peu d’ombre. Pas un seul arbre enraciné, formant toit de sa chevelure. Aucun repli qui aurait gardé souvenir d’une vie plus ancienne.

— Renaître, je veux bien, dit Madeleine. Mais j’ai connu d’autres lieux.

Refuser la présence éternelle des arbres. Ignorer toute durée. Nier le temps. Nier la mort, l’usure, la maladie, l’âge, les marques, les habitudes, le passé. Affirmer une incroyable absence de toute empreinte. « Chaque jour, comme des arbrelles poussées en une seule nuit, arrivent les jeunes femmes à vive allure », pense Madeleine, énervée de leurs bottes, de leurs capes et ces yeux entourés de bleu dur, qui évoquent des victoires non consommées, tout un appareillage de la pensée, un encordage de l’esprit qui raidit les corps et empêche de dire « bonjour, Madeleine ».

— Tu comprends, Madeleine, ça ne sert à rien que tu nous expliques que notre rue s’appelle rue du Méridien à cause du soleil qui la coupe à midi, ou que ce vieil immeuble couvert de vigne vierge — où bien est-ce du lierre ? tu sais sûrement ça, toi, Madeleine ? — que c’est l’ancien observatoire de la ville et c’est pour cette raison que ça s’appelle avenue de l’Astronomie, là où trois arbres — ce sont des tilleuls, ça Madeleine ? — te parlent de ta jeunesse et tu dis que tes tantes habitaient là. Tes grand-tantes ? C’est très vieux, alors.

— Et vous ne parlez jamais aux arbres, vous autres ? Moi, je les appelle au secours. Quand vous me mettez hors de moi. Où j’habite, il y a un peuplier d’Italie, c’est un arbre assez bête, il ne sent pas comme il est menacé par le vent. Je lui dis « vous avez de la chance, vous, de ne penser à rien ! Vous balancer comme ça, toute la journée, pendant que moi je me demande où on va trouver des sous pour cette foutue Maison des femmes et est-ce que ça vaut toute cette peine, est-ce qu’on va savoir y vivre sans nous disputer ? Il y a déjà tellement de suspicion dans l’air, et nous n’avons pas encore lavé le seuil ».

Madeleine rêve de plus en plus souvent qu’elle devient une arbresse.

Vient le jour de présenter notre découverte aux femmes. Elles sont curieuses, étonnées de la rapidité de notre choix.

— Pauline, comment ferons-nous pour que toutes les femmes trouvent ce local prodigieux ? Pour qu’elles aient envie de l’investir, pour qu’elles sentent que nous allons nous y aimer comme des sœurs ? Pauline ne trouve pas l’endroit si effrayant. Elle le connaît depuis sa jeunesse, sa grand-mère travaillait ici, parmi les postiers. Pauline, après l’école, montait par les petites rues qui grimpent vers notre méridien, elle rejoignait sa grand mère dans ce réfectoire des Postes qui deviendra le cœur de notre maison.

— C’est-de bon augure, dit-elle, ne sois pas si troublée, Madeleine.

Pauline se donne un mal fou pour que sa découverte soit présentable. Pour que vous en soyez emballées comme nous. Elle a brossé le tapis du bureau de l’ex-directeur, afin que nous puissions y tenir notre première réunion, assises par terre, éclairées par les lampes de la rue. Pauline a même lavé une toilette pour que nous nous sentions vraiment chez nous. Connaissant l’ingratitude naturelle aux êtres humains, elle a écrit sur la porte : Dites merci.

Cette première rencontre avec la Maison a lieu le lundi 4 juin 1974. La porte est largement ouverte : entrez, soyez chez vous. Des femmes arrivent. Jettent un coup d’œil à gauche, à droite.

— C’est ici ? C’est comme ça ? Que c’est sale !

— Mais c’est grand ! On pourra tout faire. Il y a une immense salle de réunion, une autre pour les enfants, et puis le bistrot. Vous avez vu ? Déjà tout ce qu’il faut pour faire la cuisine.

— Quoi, tout ce qu’il faut ?

— Et bien, il y a une hotte, une arrivée d’eau, le gaz… il ne manque plus que les appareils.

— Comme tu y vas, Madeleine ! Comme tu es sûre de ton choix. Et si ça ne nous plaît pas à nous ? Moi, en tout cas, je trouve ça moche, je ne m’assieds pas.

— Comme tu voudras.

Les héroïnes du jour sont plutôt atterrées. Elles savaient bien que pour trouver à ce lieu de la séduction, il fallait un peu y mettre du sien, mais de là à tout dénigrer… Elles n’avaient pas compris, elles mettront des années à comprendre qu’ayant fait choix du lieu de notre rassemblement, elles seraient ainsi rendues responsables des divergences et des incompatibilités que notre situation entre-les-murs mettrait à nu.

Pour certaines, la maison devait rester le lieu lointain dont on rêverait toutes ensemble, où l’on s’imaginerait heureuses, pacifiées, unies.

Marie Denis

Extrait de Dis Marie : c’était comment rue du Méridien 79 ?, (à paraître aux éditions Voyelles en octobre 80).
[Marie Denis, Dis Marie : c’était comment rue du Méridien 79 ?, pages 17-22.
Éditions Voyelles — L’une et l’autre (A.S.B.L.)
Achevé d’imprimer le 21 octobre 1980
Dépôt légal : 1980-3153-2]