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En été on se marie beaucoup. Pas seulement pour que les bébés naissent à Pâques comme les agneaux, non. C’est pour d’autres raisons aussi. La fin des examens. Le début des vacances. Les jardins pleins de fleurs. Pour la photo couleur du jeune couple, c’est tellement joli. Et puis on recevra les amis dehors.
Or, il a plu presque tout juin, tout juillet. Les invités ont taché les parquets de leurs parapluies dégoulinants. Les rosiers fleurissaient quand même. Et les mariés souriaient en serrant de vieilles mains qui leur voulaient du bien. On a tort de dire que le monde change et que les femmes ont tout cassé. Elles portent encore la robe blanche. Même si le petit chapeau insolent a remplacé le voile symbolique. Et lui, jeune mâle sans arrogance, attend la fin de la crise en se faisant C.S.T. (chômeur en service temporaire). L’avenir sourit aux audacieux.
En juillet, lorsque le ministre des affaires économiques, Willy Claes a fait cette déclaration solennelle et sombre à la TV, ce fut comme un soulagement. Enfin, il avoue ! Il avoue que l’État est faible, que personne ne se sent réellement responsable, il reconnaît qu’il y a des choix erronés, des décisions plus politisées que pesées. Ce sont ses propres torts et ceux des autres ministres que finalement il reconnaît. Ou bien de qui parle-t-il lorsqu’il dit « on » ? Du destin, personnifié par les pays producteurs de pétrole ? Du travailleur-consommateur insatiable ? En quoi un discours grondeur à la façon d’un sermon de curé, annonciateur de malheurs à la façon des apocalypses, peut-il produire un soulagement ? Sinon le soulagement de voir enfin la maladie dans toute son horreur, sans mensonges ni faux-semblants.
Et certains de prononcer le mot « guerre » comme on dit intervention chirurgicale. L’économie est malade ? Faisons-en une économie de guerre, la recette a toujours bien marché. Des gens bien tranquilles, qui voient dans la guerre non pas l’atrocité qu’elle est mais une sorte de grand nettoyage salutaire.
Sur la pelouse, le merle et la merlette. Elle est brune, lui, noir. Si brune que je la prends pour une grive. Parfois vient une double grive au ventre clair, rebondi. La merlette est mince, soucieuse, me semble-t-il. Un peu esclave. Elle marche toujours en retrait. Lui a le bec trop jaune, trop viril. Je n’aime pas ce couple. Ce sont mes voisins de derrière. Devant, ils ont un joli enfant blond, on en ferait le héros d’un film anglais. Eux se disputent parfois très fort. Des fois elle me crie à travers la rue : à quoi ça sert tout ce féminisme si vous ne savez même pas m’aider ? Elle dit que ce mariage-ci est beaucoup plus heureux que le premier qu’elle avait fait. On entend aussi quand ils se sont réconciliés ; ils se disent « chou » pour toute la rue.
En août, le gouvernement annonce l’ouverture de la chasse aux abus du chômage. Les abus de négligence des économistes qui n’ont pas prévu et des responsables qui n’ont pas organisé la reconversion ? C’est d’eux que vous voulez parler, messieurs les gouvernants ?
Curieux. Quand il y a beaucoup d’emplois offerts, on admet qu’une frange de travailleurs ne trouve pas l’emploi qui lui convient : éloignement de l’habitat, horaires incompatibles avec ceux des enfants, santé fragile, etc. Lorsqu’il manque notoirement d’emplois disponibles, la masse des chômeurs augmente, c’est évident. Et c’est alors qu’il y a des gens pour crier au scandale : « ouvrez le journal, disent-ils, il est plein de petites annonces ! ».
Oui ? Lisons-les ensemble : serveuse de bar, masseuse en sauna, taxi de nuit. C’est ça que vous voulez pour votre fille ?
Marie Denis