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L’amour maternel en question

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Voyelles, no 11, septembre 80, pages 44-45

Parmi les questions qui font couler de l’encre — mais l’encre ne coule plus, elle s’étale — il y a celle, assez à la mode, de l’inné et de l’acquis. L’amour maternel, se demande-t-on, est-il un instinct, présent dans toutes les femmes, ou bien est-ce un sentiment, fort ou faible, suivant l’histoire particulière de chaque femme ? Mettre en avant l’inné, c’est une façon d’absolutiser les fameuses lois de la nature, c’est créer d’immuables catégories entre les humains.

Insister sur l’acquis, c’est croire au changement, c’est affirmer que les faits de nature n’existent pas : tout est déjà culture.

Le stéréotype féminin.

Les femmes qui luttent pour sortir du stéréotype féminin connaissent ces théories antagonistes. Dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir dit de façon paradoxale : « On ne naît pas femme, on le devient ». À quoi beaucoup de personnes réagissent encore en disant : « On naît femme, c’est évident, mais on peut le devenir un peu moins ». Les deux propositions sont des options fondamentales. Simone de Beauvoir insiste sur le fait que les femmes sont « cultivées » au féminin (cfr. aussi Du côté des petites filles, de Belotti) alors qu’elles ont en elles des potentialités qui dépassent l’existence sur le mode féminin. La proposition contraire affirme : une femme est programmée au féminin mais peut, au cours de son existence, s’éloigner de sa nature propre. Et ici commencent toutes les connotations morales qu’on attache à cet éloignement de la nature féminine…

L’instinct maternel

Et si l’instinct maternel n’existait pas ? propose Élisabeth Badinter dans L’amour en plus ou l’histoire de l’amour maternel du XVIIe au XXe siècle (1).

Interrogeant l’histoire, Élisabeth Badinter découvre que l’attitude vis-à-vis des enfants est très fluctuante. Notamment, elle semble assez négative lorsque, durant le 17e et 18e siècle, la coutume se répand de mettre les enfants en nourrice. Ceci se pratique sur une assez large échelle, dans toutes les villes de France et dans presque tous les milieux sociaux. Le plus souvent, dans des conditions d’hygiène déplorables, provoquant une forte mortalité et sans que les parents en paraissent affectés. C’est donc, dit Élisabeth Badinter, que l’attachement à leurs enfants n’est pas chez les femmes un instinct bien stable. Entraînée par sa découverte, elle va même jusqu’à mettre en doute les sentiments d’humanité de ces pères et mères qui abandonnent si facilement leurs enfants.

Les raisons de cette pratique sont différentes d’après les milieux : dans l’aristocratie, les femmes préfèrent s’adonner à la vie mondaine et aux arts d’agrément ; chez les marchands et les artisans (groupe le plus nombreux d’après des statistiques de l’époque), la rentabilité de l’épouse dépasse la dépense de la mise en nourrice; chez les ouvrières, la placement est indispensable. D’autres motifs s’y ajoutent ; l’enfant nouveau-né sera mieux nourri, il jouira du bon air à la campagne, il sera dans un milieu plus « naturel ». Si ensuite on le met en apprentissage ou en pension, c’est pour le former : l’idée courante à l’époque est que l’enfant est informe, « un petit monstre » ignorant, vicieux, dont il faut parvenir à faire un être humain.

Qu’est-ce que cela prouve ?

Malgré les recherches historiques, il est bien difficile de savoir les sentiments qui animèrent les parents durant cette période. À replacer les choses dans leur contexte, les coutumes de ce temps sont moins barbares qu’il n’y paraît. Le maillot, par exemple, tant décrié par la suite, fut utilisé pendant des siècles pour mettre le bébé à l’abri du froid et l’aider à déployer ses membres ! Que l’enfant ainsi empaqueté par une nourrice débordée de travail ne recevait pas les soins d’hygiène nécessaires, c’est évident. Mais les habitudes sont tenaces. Des médecins avaient beau lancer des cris d’alarme à propos de cette mise en nourrice nullement surveillée, la vie continuait… Continuait et imperceptiblement changeait. Élisabeth Badinter décrit la montée de l’intérêt pour la famille et surtout pour le rôle de la mère, à travers tout le 19e et jusqu’au milieu du 20e siècle. Ici joue la découverte de la valeur de l’enfant, que Hedwige Peemans-Poullet décrit dans l’article précédent. Valeur économique due au progrès. Progrès de l’hygiène et de la médecine qui déclenchent aussitôt un nouveau regard moral. Toujours, les acquisitions scientifiques entraînent un changement d’attitude : elles font précisément partie de cet acquis, qui est en même temps progrès. Mais ce progrès lui-même subit des mises en question et c’est pourquoi les modes changent. Les normes morales changent aussi. Le nombre d’enfants optimal n’est pas le même aujourd’hui qu’il y a 15 ans, avant l’arrivée de la pilule sur le marché pharmaceutique. Prenons un autre exemple, l’allaitement au sein, ce beau geste magnifié par les peintres et qui a servi de support aux idéologies de l’instinct maternel, portées par les dictatures, impériales et autres. Remis à l’honneur par Rousseau (qui lui-même avait mis ses enfants en nourrice contre le gré de leur mère, mais il s’y disait contraint), l’allaitement a perdu des adeptes à mesure que le lait stérilisé, puis le lait en poudre étaient offerts comme de bons produits de remplacement. Le lait maternel était-il devenu inadéquat ? On le pensait. La femme moderne avait de petits seins et peu de lait, disait-on. Aujourd’hui, l’allaitement a de nouveau la faveur. Il participe d’une volonté de retour à la nature, avec l’accouchement sans violence, le droit aux caresses et aux horaires variables. Il est soutenu par un courant médical rappelant les bienfaits, oubliés ou nouvellement découverts, de ce geste naturel. Et toujours un discours moral accompagne le point de vue médical. Comme si les femmes avaient à être continuellement dirigées, tantôt vers plus de modernité (ce fut l’époque toute récente de l’accouchement en clinique, des biberons donnés à heures fixes et des bébés bien dressés) tantôt vers plus de naturel. (Et ce sont parfois les animaux, leurs beaux et purs instincts qui sont donnés en exemple !)

Aimer est naturel

Au terme de cette petite promenade à travers quelques façons de concevoir l’élevage des enfants, peut-on répondre à la question de l’existence de l’instinct maternel ? Oui et non. Les femmes ont beaucoup écrit sur elles-mêmes ces derniers temps. Certaines ont dit combien elles jouissaient de leur féminité. Grossesse et accouchement, allaitement et soins aux nourrissons sont, dans Parole de femme d’Annie Leclerc notamment, décrits comme un énorme plaisir. D’autres femmes disent très simplement à quel point ces choses ne leur disent rien. Serions-nous arrivées à une ère de liberté en la matière ? Il est certain que si nous pouvions échapper définitivement au discours moralisateur, si nous pouvions aimer nos enfants comme bon nous semble, peu ou beaucoup suivant qu’il nous est donné d’aimer, il y aurait un point d’acquis : la maternité ne serait plus un esclavage. On aimerait les enfants parce qu’on aime les gens. Sauf exception maladive, ne sommes-nous pas portés à nous aimer les uns les autres ? À aimer les enfants, les parents, les amis, les chiens et même les voisins ? Les hommes aussi aiment leurs enfants. Il semblerait qu’ils ont été empêchés de manifester ce sentiment bien naturel à cause du travail ouvrier ou bureaucratique qui les retient au loin. Mais maintenant, avec le travail des femmes, et le partage des rôles, il paraît que nous entrons dans l’ère des pères. Est-ce un instinct qui se réveille ?

Un instinct dont nous n’avons guère parlé, c’est celui de l’espèce (2). Moins connu, il serait grâce à cela, moins entamé.

C’est lui qui pousse l’humanité à se reproduire, par instinct OU par amour, mais aussi à se conserver, à s’adapter, à traverser les cataclysmes et difficultés de tout genre.

On pourrait l’appeler sagesse. Et penser qu’il nous guide, quand à force de sciences, de conseils, d’analyses et de recettes diverses, nous ne savons plus qui nous sommes, nous n’osons plus vouloir ce que nous voulons, ni aimer ce que nous aimons.

M.D.

(1) Élisabeth Badinter L’amour en plus, Flammarion, 1980.
(2) Désir d’enfant, refus d’enfant : colloque de Courchevel, Stock-Laurence Pernoud, 1980.
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